QUE SERAIT LE MONDE SI LES POÈTES ÉTAIENT AUSSI DES HOMMES ?

Fara Ndiaye

" La poésie n'a pas de prix " mentionna Jacques Prévert, sur un ton acerbe, dans un télégramme qu'il envoya à son éditeur, René Bertelé, quand celui-ci fit participer, à son insu, son texte dans un concours littéraire. Aussi vieille que l'humanité, pratiquée par les dieux, autrefois et même aujourd'hui, la poésie ne saurait succomber quoique certains profanes aient à son compte un mauvais procès. Certes, comme l'avait constaté le poète sénégalais, Amadou Lamine Sall, la poésie n'est pas la voix dominante dans le monde, mais c'est une voix qui compte. Même si Comte de Lautréamont eut pensé que " la poésie doit être faite par tous, non par un seul ", les poètes sont à extirper comme des rubis célestes dans l'ambiguïté de ce monde au quotidien nébuleux et carbonifère. Il ne s'agit pas seulement de partir de l'Antiquité depuis Homère, passant par Horace, Virgile ou Maurice Scève, jusqu'au dernier des poètes, pour dire ce qu'est la poésie, ou du moins ce qu'elle a toujours été. Bien au delà des pertinents critiques français, Sainte Beuve ou Antoine Compagnon, bien au delà des excellents critiques sénégalais, Waly Ba ou Sidi Mouhammed Khalifa Touré, il faut aussi écouter ou observer un poète, un vrai poète, sentir avec lui la fibre poétique, cette substance qui est loin d'être un pastiche, pour ainsi comprendre, en réalité, l'importance de la poésie, mais aussi et surtout, la chance que certains privilégiés ont d'être poètes.
Loin de la banalité de certaines définitions ou fonctions qui lui ont été attribuée jusqu'ici, la poésie se définit par elle-même. Elle n'a autre fonction qu'elle. La poésie, dans son essence, n'aspire à rien, si ce n'est elle-même. Toutefois, considérée comme un art, pratiquée par des êtres doués d'intelligence, elle peut, sans aucun doute, faire le monde, c'est à dire faire des hommes des humains. " Si le monde était clair, l'art ne serait pas ", disait Camus, donc la poésie n'aurait pas sa raison d'être si tous les cœurs étaient limpides, sans miasmes ni écorchures. Heureusement, dois-je dire, ou malheureusement, le monde, tel que l'avait conçu Dieu, a subi l'influence néfaste des hommes, qui, dans une parfaite inconscience, attendent d'être menés à la source de Simal pour boire comme les lamantins, aurait dit Senghor.
La poésie ne doit-elle pas être Jazz et vin de Palme ? pour parler sur un ton métaphorique, en reprenant le titre de l'écrivain congolais, Emmanuel Dongala. Il est vrai, la poésie, au delà de ses fonctions primaires ou profanes, est une échelle pour une ascension vers le Seigneur. Rabindranath Tagore, ce poète indien, auteur du livre Gitanjali (l'Offrande lyrique) traduit du Bengali en français par André Gide, n'eut pas tort de penser que la poésie doit être liée à la transcendance. Et Paul Claudel, sur un ton plaisant mais sérieux, de déclarer, " il est une chose, Dieu suprême, une que vous ne pouvez pas faire, c'est d'empêcher que je vous aime ", dans son poème intitulé Commémoration des fidèles trépassés. Cette poésie pure, sacrée, disons du repentir et de l'Amour du Divin, prônée par des poètes tels que Rumi, Omar Khayyam, Mouhiedine Ibn Arabi, est une ambroisie pour l'âme, celle charnelle et illuminée, l'une pour sa réminiscence, l'autre pour arpenter les prochaines étapes de son perfectionnement spirituel.
Le poète, parmi les hommes, est dans une souffrance heureuse, à l'image de L'Albatros chez Baudelaire, " le poète est semblable aux princes des nuées ", affirma-t-il. Si les poètes étaient des hommes, Ibrahima Sall, ce génie littéraire et grand poète sénégalais, ne serait pas reconnu comme meilleur poète de sa génération par ses pairs, et méconnu comme dieu par les hommes, aussi, Maxime Ndebeka n'aurait pas été exilé, Tchikaya U tam' Si, à la mort de Lumumba, n'aurait pas à se faire Devoir de Violence (Yambo Ouologueme). Entre Leurres et Lueurs, Birago n'aurait guère averti les hommes s'il ne fut poète, dans Souffle des Ancêtres, à travers une belle redondance mystique: les morts ne sont pas morts. Seul un poète peut avoir une lecture silencieuse, mais symbolique, de l'Univers, et d'en faire à travers l'alchimie des mots un univers aux images parfaitement représentées, qui sans aucun doute ne laisse intact aucun homme au terme de sa lecture, comme si, pour parler comme Coelho, il aura accompli sa Légende Personnelle.
Pour ne pas faire une chute icaresque, je dirai que la poésie est un art complet et transversal, il a un caractère absolu, c'est avec son œil que les autres arts, relatifs à elle, parviennent à sublimer le monde. Les féministes sont toutes contentes que " LA " poésie soit une femme, mais elle restera femme et sublimera encore le monde aussi longtemps qu'elle gardera sa douceur divine.

Fara NDIAYE


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