Entre logiques rurales et mentalités urbaines, la jeunesse louloise à l'épreuve de la transition
Loul Sessène

Alphonse Niane

Il y a une relation intrinsèque entre l'importance de la préparation d'un projet et les paroles de ce sage : il fait savoir que si on lui demander de couper un arbre en une semaine, il consacrerait six jours à aiguiser sa hache.

À un positionnement de 15 kms sur l'axe Ndiosmone-Ndangane l'agglomération de Loul Sessène, de par sa configuration, impose son apparence de "ville rurale". L'infrastructure routière qui le traverse du nord au sud entouré d'un tissu structural et architectural très évolué lui offre une façade de modernité considérable. C'est un espace d'habitation qui bénéficie grandement de l'investissement de la capitale non seulement en termes de biens matériels mais aussi de style de vie et de vogue comportementale. Cependant, en raison des limites de son dynamisme économique avec une plus-value très faible, il importe très peu de valeurs marchandes à son voisinage. Mais la zone reste et demeure le bastion d'une tradition culturelle très profonde. Si aujourd'hui, la partie vivante de cette culture s'en est allée, on ne cesse de brandir sa dépouille momifiée comme le symbole devant honorer sa mémoire. Cette volonté de sauvegarde des valeurs et des pratiques ancestrales constituent la figure traditionnelle de Loul. L'espace loulois est tout de même le lieu d'expression d'un lien social qui, éprouvé par les réalités de la modernité, se métamorphose et s'éclate en plusieurs facettes. D'une histoire difficile à retracer avec précision, la structure "urbano-rurale" actuelle de Loul est le fruit d'un processus de construction vieux de plusieurs siècles, plongeant ainsi ses origines dans le temps fabuleux des commencements. Aujourd'hui, la confrontation du traditionnel sacré avec une modernité toute faite à vocation universelle entraîne un phénomène nouveau aussi enchantant qu'inquiétant.
Nul ne doute de nos jours que l'influence individualiste de l'occident frappe de plein fouet le monde noir qui a toujours été considéré comme ce qui reste du patrimoine mondial du communautarisme. Ce haut niveau de sociabilité et de solidarité entretenu par une conscience collective poussée qui a traversé plusieurs générations a maintes fois été suspecté être la cause du non-avancement du continent africain. À l'heure actuelle, on se demande si le "social en ébullition", dont-on assiste, est véritablement à son temps ou s'il est intempestivement le produit d'une force malveillante. En effet, il s'avère que la crise sociale qui est en train de briser les zones urbaines de l'Afrique gagne des proportions inquiétantes vers le monde rural. Cela peut se révéler être la disparition de "l'animal social" que nous a dépeint Aristote, vu l'ampleur d'un tel phénomène. Aujourd'hui les expressions crise sociale ou communautaire, la crise citoyenne et éthique ou la perte des valeurs sont entrées dans le vocabulaire courant des conférenciers moralistes. À présent, la question nous invite à chercher de mieux comprendre les éléments propulseurs de la désintégration sociale, voire de la désarticulation des systèmes moraux et cohésifs de la société en générale ou de la désunion juvénile en particulier dans un contexte rural toujours supposé être sous une autorité ancestrale et d'une conscience collective contraignante. Le contexte dont il est question ici concerne exclusivement la zone de Loul Sessène.

LA QUESTION DES JEUNES
L'union juvénile en décadence
Le brainstorming de la situation de Loul met en exergue des problèmes notoires. Il existe un fossé vertigineux entre la situation actuelle et celle de dix ans plutôt. Les activités socioculturelles foisonnantes qui vivifiaient les différentes fêtes annuelles ont connu une disparition brusque et brutale. Les rites ancestraux et les autres actes traditionnels à caractère socioreligieux sont considérés comme obsolètes. À titre d'illustration, les coutumes traditionnelles qui étaient accomplies par l'équipe du village dans la hutte publique et ailleurs lors d'un match de football sont déchues. La croyance commune à un patrimoine tribale est à son plus bas niveau. Les liens sociaux à base traditionnelle sont pires que jamais. Ce qui persiste encore c'est une "entre-aide" à visée lucrative sous toutes ses formes. Le diagnostic situationnel montre que le degré zéro du patriotisme des loulois est d'autant fois plus remarquable qu'il ne s'observe pas au même rythme dans les villages environnants. Ces zones rurales sont encore conservatrices des valeurs morales et principes traditionnels de cohésion sociale et d'intégration socioculturelle.
La préoccupation majeure de la jeunesse louloise est la désintégration juvénile laquelle désintégration pourrait compromettre toute tentative d'acheminement de la population vers un développement durable. L'obstacle premier consiste à réunir et réconcilier une jeunesse extrêmement désintéressée. Les états d'esprit d'outrecuidance, de présomption, de l'insouciance, de l'indifférence au "qu'à dira-t-on", de la réalisation de soi, et de l'individualisme hantent la conscience des jeunes de Loul Séssène. La conséquence qui s'affiche est une impossibilité d'exhiber le passé glorieux qui unissait tous les jeunes du village. Il est vrai, depuis un professeur d'université, qu' "on ne peut pas faire un retour au passé mais un recours au passé". De ce fait, il s'avère qu'un recours au passé bien adapté au statut quo du monde pourrait constituer une solution si les causes de la désintégration des jeunes sont préalablement identifiées.
Les causes éventuelles d'un tel phénomène
Les penseurs de la société sont convenus que tout ce qui se passe dans une société touchant une proportion supérieure ou égale à la moyenne de la population est un phénomène normal. Dès lors, il est nécessaire de préciser que ce qui est normal n'est pas forcément ce qui est avantageux, mais un fait inévitable qui a ses bonnes raisons d'exister. Quelles peuvent alors être les raisons de la désintégration sociale en général ou de la désunion des jeunes de Loul Sessène en particulier?
On perd souvent de vue que le village de Loul Sessène, chef communautaire de 18 villages, est relativement en pleine croissance économique même si la situation financière individuelle est déplorable pour certains. Il connait aussi une urbanisation progressive mais surtout une forte croissance démographique. À cela s'ajoutent des principes de vie purement modernes à savoir l'épargne, famille réduite dans un foyer de luxe ou toit individuel, consommation ostentatoire bref une vie égocentrique. Ces changements qui affectent le peuple ont été théorisés à l'aune du courant de la modernisation et pouvant être compris comme suit : Modernisation, Nucléarisation, Affaiblissement des solidarités et leur recentrage sur la sphère conjugale, Individualisation. Ces principes sont valorisés et véhiculés par la communauté à travers les maintes constructions de maisons ou de projets et de la nucléarisation de la famille dont le village fait l'objet. Ce phénomène auquel s'ajoute une relative crise économique font que les individus se posent en sujets désireux de s'occuper d'eux-mêmes, de leur progéniture et de leurs proches et de ne plus être pris dans un jeu d'obligations et de réciprocités qui s'accommode mal avec le nouveau contexte de la vie socioéconomique et de reconfiguration des solidarités (Thèse, Dimé).
En effet, ces "progrès" dont la localité de Loul fait montre ne s'observent pas au même rythme dans les villages voisins. Il est donc tout à fait normal qu'on soit dans cette posture particulière. Aujourd'hui tous les jeunes voire tout le monde sont à la recherche de profits personnels. Pour preuve on se demanderait aujourd'hui qui sont ou où sont les jeunes du village ? En principe, on ne voit que des vacanciers ou plutôt de jeunes élèves. Il y a moins de dix ans l'équipe était constituée de grandes personnes au milieu de nombreuses autres. Aujourd'hui ce sont pratiquement des élèves qui remplissent ce rôle. Vu les conditions économiques difficiles auxquelles s'ajoute une pression sociale exorbitante, tout le monde part travailler pour son propre compte en vue de la construction de soi.
Ces faits réels ne sont pas mauvais en soi, mais nous obligent d'admettre l'individualisation qui nous a envahis. Il devient dès lors inutile de perpétuer des coutumes traditionnelles ou d'être gratuitement au service d'une intégration sociale quoique puisse être sa nature. La question devient : peut-on concilier les deux : mercantilisme et bénévolat ? Répondre OUI à cette question est peu probable et toutes les tentatives allant dans ce sens initiées en Occident ont lamentablement échoué. En fait, la vérité est qu' "un mal nécessaire" selon l'expression de Senghor, nécessaire puisqu'étant moderne et modernisé, est en train de faire son pas dans le monde rural insinuant ainsi la fin des solidarités, ou du moins à une montée effroyable de l'individualisme. Le jeune louloi se trouve en oscillation entre une pluralité de logiques, à savoir : "entre la logique entrepreneuriale et la logique de la redistribution communautaire, entre la logique de la réussite individuelle et la logique de la solidarité familiale, entre la logique rétrospective envers les aînés du lignage et la logique prospective du souci de soi et de l'avenir de ses enfants, entre la logique de la subordination féminine et la logique de la promotion de la femme comme partenaire à part entière, parfois même comme soutien principal, dans l'économie domestique"
Il est vrai que les progrès économiques sont manifestes, mais il existe peu d'organisations sociales ou d'associations. D'ailleurs l'élaboration d'un diagramme de Venne ne verrait aucun lien entre les associations qui existent. Ce sont, en effet, des systèmes d'organisations autonomes de manifestation entièrement dépendante des fêtes religieuses et à caractère quasiment festival. Ce phénomène nous rappelle, cependant, la présence occasionnelle de leurs membres. L'ASC, en dehors de ces activités foncièrement sportives, n'est quasiment pas visible dans les autres domaines de la vie.
Des solutions viables à la désunion des jeunes
Galvaniser ou sensibiliser un monde en voie d'individualité peut sembler conduire à une impasse. Ces faits sont très fonctionnels dans certains cas où les individus voient immédiatement leur intérêt par exemple. Cependant, dans un contexte de société à valeurs contradictoires, où la promotion de la réussite individuelle prétend cohabiter avec une vie communautaire et solidaire, la sensibilisation s'avère radicalement difficile. Chacun par contre, voudrait se faire solliciter et serait dépourvu de toute initiative désintéressée. Alors tout semblerait comme une locomotive qui se chargerait de vouloir tirer tout un convoi, le mouvement cessera dès que la locomotive s'arrêtera. Il faut donc équiper les véhicules de leur propre moteur pour un déplacement harmonieux et rapide. L'illustration est adéquate. Les individus doivent voir leur propre intérêt de coopérer et de s'associer faute de quoi le mouvement ralentisse et s'immobilise au final.
Réussir, au préalable, de réunir des jeunes et vouloir les régenter ne semble pas non plus être une solution viable ; la tyrannie s'avère bien être un mode de direction du passé. Une exhortation exacerbée à l'amour de son prochain ou de sa nation ou encore de ses devoirs peut, au final, être ennuyeuse. Une population consciente s'attache beaucoup aux principes de liberté et de réussite.
En théorie, les sociétés se classent en deux types : les sociétés à solidarité mécanique, ou sociétés primitives. Elles sont de petite taille, homogènes et obéissent à la tradition des ancêtres. Puis les sociétés à solidarité organique qui sont libres et individualistes. Elles sont caractérisées par une forte démographie, l'urbanisation et l'industrialisation.
Maintenant de quelle société faisons-nous partie ? De toute évidence, on a fait des progrès dans le domaine économique et démographique. Quand une société s'agrandit, elle devient plus difficile à contrôler par une autorité morale quelconque. Au contraire, elle se décompose en groupes d'affinités qui s'opposent forcément et se dressent les uns contre les autres ; le désaccord, la haine et la cruauté commencent alors à apparaitre. L'unique solution de les unir consiste à les rendre interdépendants suivant leurs intérêts. Les sociétés européennes, par exemple, détiennent le record mondial de la vie individualiste et s'il n'existait pas la division internationale du travail mettant les uns au dépend des autres et l'organisation hiérarchique des tâches qui les mettent en relation verticale, ca serait une vie d'ermites.
Aujourd'hui la vie individualiste et autarcique a fait tâche d'huile dans le monde et la communauté de Loul ne s'est pas montrée exempte. La jeunesse louloise est animée par la réussite personnelle et ce qui est inquiétant est qu'il n'existe pas une institution religieuse, culturelle ou morale qui les découragerait sérieusement de cette attitude.
Pour être bref, on dira que les jeunes de Loul ont besoin qu'on les interpose les uns avec les autres pour assurer une union viable. Cela ne veut pas dire obligatoirement qu'on va les insérer dans des fonctions économiques interdépendantes d'ailleurs impossible. Mais il s'agit de créer des associations et des organisations inextricablement liées. Ces associations ne doivent pas être de même nature ou de regrouper tous les jeunes du village. Elles doivent être des associations de quartiers souvent homogènes selon des caractéristiques particulières ; par exemple des associations de génération (par âge), de sexe (tours de femmes, tontines), d'enfants ; d'sport par quartier, ou des associations à visée lucrative comme de petits GIE etc. ces genres d'associations existent dans toutes les localités qui évoluent : ce sont des OCB (organisations communautaires de base). Ensuite toutes ces associations sont affilées à une association mère, l'ASC par exemple qui fournira jusqu'à une certaine mesure des directives d'organisation et doit bénéficier de certaines prérogatives. Puis les associations doivent avoir des liens entre elles et peuvent organiser ensemble par jumelage ou par convivialité des activités de manière réciproque et triangulaire.
S'il en est ainsi, il sera facile de convoquer des AG, il s'agira simplement de demander à chaque président d'association de s'assurer à ce que la moyenne de ses membres soit présente à l'AG, de plus il pourra former une petite délégation qui représentera la totalité du groupe. Les petits groupes sont plus faciles à contrôler. Et s'il existe un état d'esprit de concurrence entre les différentes associations, cela sera la politique du diviser pour mieux régner en parlant exclusivement de l'ASC. Il ne faut notamment pas oublier la subsidiarité qui est un principe incontournable pour la bonne marche de toute union.
L'autre solution consiste à spécialiser l'activité économique suivant les zones socioéconomiques homogènes. Une polarisation des moyens de production ne crée qu'une dépendance unilatérale et finalement la domination qui n'engendre qu'une frustration d'une partie de la population. Il faut alors décentraliser les biens suivant les quartiers afin de les rendre interdépendants les uns les autres consistant à les exposer sur une posture de réciprocité.
Tout cela parait être théorique et facile en paroles, cependant il faut noter que ce sont les projets audacieux et manifestement irréalisables, qui sont toujours à l'origine des merveilles. Pouvoir c'est plus que vouloir, c'est surtout croire bien sûr dans la limite du possible, mais tout projet dubitable sera une merveille s'il se réalise.
Les associations qui seront formées ne seront qu'un prélude en préparation de projets économiques qui pourront renforcer davantage les liens sociaux et généraliser les intérêts.
Quelle situation pour quel développement ?
Notez que l'échec des politiques de développement en Afrique est dû à sa volonté d'accélérer le processus de développement. Une industrialisé intempestive du secteur économique qui n'a pas attendu la solidité du secteur primaire censé la nourrir et l'entretenir et qui en revanche est valorisé au détriment de ce dernier, a entraîné l'essoufflement des deux. Ce qui favorise une tertiarisation mal entreprise jugulant ainsi l'économie du continent. Le caractère pléthorique des services qui se manifeste par l'existence astronomique d'agents et d'intermédiaires commerciaux, de bureaucrates et de fonctionnaires a mis sous perfusion l'économie du continent africain.
Il ne faut pas retomber dans ce travers d'un mal développement qui n'est rien d'autre que le résultat d'un mauvais diagnostic de la situation et de la prise en compte des besoins de la population. Pour savoir où nous voulons aller, il faut d'abord identifier où nous sommes. Le développement économique, au même titre que le développement corporel, observe bien des étapes, il serait alors étrange de sauter de l'enfance à l'âge adulte sans passer par l'adolescence. Certains détails doivent être aussi clairs ; le développement c'est plus que la croissance économique ; c'est une amélioration progressive, continue et irréversible des conditions sociales, économiques et politiques d'une société donnée, sous la considération des valeurs et des principes de cette même société. Pour avoir une idée de ce que cela représente, imaginez ce qui se passerait si certains membres de notre corps se développaient plus que les autres.
Etablir un projet de développement est plus délicat qu'on le croit. La préparation demande plus de temps que la mise en œuvre. Il y a une relation intrinsèque entre l'importance de la préparation d'un projet et les paroles de ce sage : il fait savoir que si on lui demander de couper un arbre en une semaine, il consacrerait six jours à aiguiser sa hache. Un projet requiert, au préalable, des études économiques, sociales et environnementales rigoureusement élaborées.

Alphonse Niane, Psychologue-conseiller


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