La théorie de la "mentalité prélogique" peut-elle encore refaire surface ?

Alphonse Niane

Dans un monde marqué par une modernité universelle extrêmement avancée, est-il possible de penser encore à des poches de résistance, des niches de survivances culturelles en bonne santé, à des recoins de nouvelles formes de mentalité qui se diraient "prélogiques" ? Des pans de la société sont-ils encore réfractaires à toute forme de changement nonobstant l'essor spectaculaire noté sur le domaine technologique, économique, politique et social ? Face à un monde capitaliste, mercantiliste, calculateur, instrumentaliste, rationaliste, matérialiste, etc. pouvons-nous continuer à imaginer l'existence de peuples allant à l'encontre de ces idéologies ?
La réponse à ces questions peut parfois être OUI. Quand on considère certaines parties de la zone sud-est du Sénégal, le mélange de la modernité et de la tradition engendre un phénomène nouveau, une espèce de mentalité d'une apparence paradoxe ou d'un paradoxe apparent.
Ces zones sont caractérisées par une forte émigration clandestine. Une tradition, datant on ne sait quand justement, a introduit dans l'esprit des populations le virus de l'exode. Le voyage à l'étranger est devenu non seulement une mode mais aussi une nécessité depuis que l'Europe s'est déclarée accessible et se présente comme le lieu le plus rapide où l'on peut se réaliser. Le virus de l'émigration s'est répandu comme une tâche d'huile touchant largement des groupes ethniques de l'espace sud-est tels que les Soninkés ou Sarakholés, les peuls, les Diakhankés, etc. Le mirage que l'Europe a semé dans les représentations collectives, nourri par l'essor financier spectaculaire des émigrés, a amené la population totale de cette zone à fixer du regard cette destination dont les moyens d'accès sont devenus tous légitimes. Le but est de réussir à partir quoique puisse être les moyens utilisés, les chemins empruntés et peu importe le risque ou le danger encourus.
Cependant, cette engouement n'épargne malheureusement pas les enfants et fait pâtir durement toute la génération scolarisable et celle scolarisée. Si l'instruction demeure un moyen incontestable de réussite sociale, les élèves de cette zone n'en sont pas plus conscients. La passion de partir et de rejoindre les autres perturbe entièrement leur engagement à l'école. Cette passion est si brulante qu'aucune autre idéologie, qu'aucun discours de motivation ne peut réussir à dissiper. Tous les garçons sont certes à l'école mais ont l'esprit à l'étranger. Les filles quant à elles, leur possibilité d'émigrer étant très limitée, n'envisagent jamais de faire de longues études en d'autres termes de dépasser le collège. Cela les empêcherait de trouver un mari émigré dont elles rêvent toutes. Il semble être publiquement déclaré que les émigrés ne se marient jamais avec des filles instruites ou hautement instruites. Peut-être que la femme diplômée sera peu soumise, dominante ou de statut social plus élevé que cet émigré dont la plupart sont sans instruction. Cet état d'esprit largement mis en avant engendre de graves conséquences sur le développement et l'émancipation de la fille ou de la femme dans cette zone à "forts archaïsmes sociaux". En dépit du développement économique luxuriant, la femme conserve sa place d'antan. Néanmoins, la cristallisation de la religion a une part d'explication dans ce mode de vie, la population étant manifestement très ancrée dans la pratique religieuse.
Les parents marient leur fille, très souvent, à bas-âge, faisant ainsi de leurs études un passe-temps, et de l'école une garderie et où l'élève ne pourra point se représenter un avenir, mais pourra imaginer sa vie conjugale imminente. Quoique puisse être la brillance d'une fille dans les études, trouver un mari sera toujours beaucoup plus facile pour elle que de continuer ses études ailleurs. Le garçon à l'école, donc qui ne réussit pas encore à émigrer, est encouragé à se préparer à une vie conjugale. Et aussi longtemps que cela prendra du temps, il restera pour une bonne partie, isolé du reste de la maison. Il ne pourra intégrer pleinement la grande famille qu'une fois qu'il sera marié. Cela étant dit, le mariage n'est permis qu'avec un conjoint ou conjointe à l'intérieur de la communauté. L'endogamie comme moyen de maintenir la pureté et la viabilité de la tribu ou de la langue, reste seule souhaitée.

Souvenirs de voyage


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