Condition de la femme et exclusion dans Levantado do Chao de José Saramago

Mahamadou Diakhite

Condition de la femme et exclusion dans Levantado do Chão de José Saramago
M. Diakhité1
Résumé
Le roman Levantado do Chão (1980) de José Saramago peut être considéré comme un prolongement intéressant du néo-réalisme au Portugal ; un mouvement littéraire se proposant de dénoncer les abus du régime dictatorial imposé par le Docteur António de Oliveira Salazar et son dauphin Marcelo Caetano. Ce régime élitiste avait fait de l'agriculture un des fers de lance de sa politique économique. Toutefois les terres arables étaient détenues par une infime minorité (les latifundiaires) qui exploitaient l'écrasante majorité (le prolétariat agricole). Sous un tel régime marqué par la lutte de classes, la femme (bourgeoise ou prolétaire) y est doublement exclue du fait des conditions matérielles ou d'une doctrine patriarcale séculaire. Ainsi allons-nous voir dans un premier temps les conditions de vie de la femme bourgeoise, ensuite en un second lieu le calvaire de la femme prolétaire et enfin la génération révolutionnaire avec Maria Adelaide Espada dans une démarche de va-et-vient entre les instruments théoriques littéraires, linguistiques, sociologiques et notre œuvre de référence (LC).
Mots-clés : Salazarisme, condition féminine, patriarcat, classes sociales, révolution.
Condition of the Woman and Exclusion in Levantado do Chao de Jose Saramago
Abstract
The novel of Levantado do Chao (1989) can be considered as an interesting extension of neo-realism in Portugal; a literary movement proposing to denounce the abuses of the dictatorial regime imposed by Dr. Antonio de Oliveira Salazar and his dolphin Marcelo Caetano. This elitist regime had made agriculture one of the spearheads of its economic policy. However, arable lands were owned by a tiny minority (the latifundaries) who were exploiting the overwhelming majority (the agricultural proletariat). Under such a regime marked by the class struggle, the woman (bourgeois or proletarian) is doubly excluded from it because of material conditions or a patriarchal secular doctrine. So we will first see the conditions of life of the bourgeois woman, then in a second place the ordeal of the proletarian woman and finally the revolutionary generation with Maria Adelaide Espada in a process of going back and forth between the theoretical, literary, linguistic, sociological instruments and our reference work (LC).
Key-Words: Salazarism, status of women, patriarchy, social classes, revolution
Le roman Levantado do Chão de José Saramago peut être considéré comme un prolongement intéressant du néo-réalisme portugais si l'on en croit Vitor Viçoso. Or le néo-réalisme est un courant de pensée littéraire d'inspiration marxiste-léniniste qui conteste et dénonce les abus du système de domination politique imposé par le Salazarisme. En outre il prend parti pour la cause des couches défavorisées de la société (notamment le prolétariat) qui doit mettre un terme provisoire au diktat imposé par la bourgeoisie et cela par le biais de la Révolution. Le Portugal, à l'image de bien d'autres pays européens et de la péninsule ibérique en particulier, est un pays à la tradition patriarcale bien ancrée. Livre de la terre, Levantado do Chão de José Saramago se propose de dénoncer l'exploitation du prolétariat rural par les riches latifundiaires.
Or nous verrons que la société portugaise sous le régime dictatorial de l'État Nouveau est une société foncièrement agricole avec deux grandes subdivisions. Le Nord (zone du minifundium - la petite propriété agricole) et le Sud - zone de prédilection de la grande propriété agricole (le latifundium) détenu par une infime minorité de la population qui exploite la grande majorité. A cause de la rareté et de l'exiguïté des terres dans le Nord, les paysans du Nord migrent vers le Sud où il y a donc de vastes terres arables mais où ils seront implacablement exploités par les riches latifundiaires.
Dans un système social où tout le prolétariat rural est exploité, l'exclusion de la femme prolétaire y est plus accusée. La bourgeoise du fait d'une situation financière avantageuse présente une autre forme d'exclusion se rapportant plus à l'univers des sentiments qu'à la pauvreté. Toutefois au terme d'un long et douloureux processus de prise de conscience et de maturité idéologique, c'est la femme prolétaire qui sera au cœur de toutes les luttes qui aboutiront finalement à la justice sociale (aboutissement du raisonnement de l'auteur dans l'œuvre) par le biais de la révolution.
Face à la pertinence du sujet, une série de questions s'impose : comment l'exclusion de la femme apparaît-elle dans Levantado do Chão ? Quelles en sont les spécificités ? Quels aspects, quelles modalités revêt l'exclusion de la femme dans Levantado do Chão selon que celle-ci appartient à la bourgeoisie ou au prolétariat rural ?
Y a-t-il des figures féminines qui échappent à l'ordinaire et s'inscrivent dans une dynamique de changement ?
La réponse à ces questions, ultime étape de notre argumentation, nous conduira au cœur de notre réflexion relative au rapport existant entre la condition féminine et la problématique de l'exclusion dans le roman.
Il va s'agir d'étudier dans un premier temps la vie dans le gotha bourgeois, ensuite le supplice de la femme rurale et enfin la figure féminine consciente et émancipée Maria Adelaide Espada.
1. L'existence dans le gotha bourgeois
L'exclusion n'est pas un phénomène qui touche exclusivement la femme prolétaire. Elle affecte également sa congénère bourgeoise. Celle-ci est représentée fondamentalement par deux personnages : Maria Graniza et Dona Clemência. Il y a également la figure de Cesaltina, la femme de Ourique. Celle-ci apparaît dans la scène d'assassinat de Germano Santos Vidigal par les dragons de la PIDE. Mais sa contribution ou positive ou négative dans la quête politique qui meut le prolétariat rural n'est pas explicitement mise en évidence dans Levantado do Chão. C'est pourquoi elle fait figure de personnage secondaire n'ayant pas un impact significatif dans l'évolution de la trame du roman. Celui-ci est un roman à thèse selon une définition proposée par Susan Suleiman2. Ce qui fait que pour étudier l'existence de la femme dans le gotha bourgeois nous nous limiterons à l'étude des deux premières figures féminines (Maria Graniza et Dona Clemência). Il convient de dire que le mot gotha est le contraire de ghetto. Certes le gotha apparaît comme un lieu de confinement au luxe et au confort matériel mais la femme bourgeoise s'y ennuie du fait de l'oisiveté et du fait d'une vie caractérisée par la monotonie et la routine. Sur le plan de la libido sciendi, elle paraît d'ailleurs moins épanouie que la femme prolétaire. A l'opposé de Dona Clemência, Maria Graniza exerce une activité professionnelle : elle est une figure féminine appartenant à la bourgeoisie mercantile. Si elle s'ennuie du fait de la petitesse en terme numérique des membres de sa classe sociale (la bourgeoisie) mais également eu égard au fait qu'on ne lui connaît pas un mari (sa vie libidinale n'est pas explicitement mise en évidence). On ne sait pas non plus si elle a des enfants. Au demeurant l'on peut affirmer sans risque de se tromper que si Maria Graniza est affranchie des contraintes de la nécessité, elle semble toutefois exclue de ce qu'il y a de plus fondamental, si l'on en croit Sigmund Freud, la vie amoureuse, voire plus amplement sociale. Aussi une question mérite-t-elle d'être posée : "qu'en est-il exactement de Dona Clemência ?".
A ce propos il convient d'affirmer que si la femme bourgeoise n'est pas actrice des prises de décisions importantes concernant la vie publique ou la sphère économique, elle trouve toutefois une compensation de son exclusion à travers les actions philanthropiques qu'elle entreprend. Ainsi à cause de ses actions caritatives Dona Clemência trouve, à travers le Père Agamedes, un interlocuteur de choix susceptible de la faire sortir de la solitude des tâches ménagères à laquelle la femme est très souvent confinée et cela eu égard à la constatation que solitude et exclusion entretiennent un rapport étroit. Très souvent l'une s'érige en cause ou effet de l'autre. Dès lors, une question s'impose : comment une telle donne se prête-t-elle à l'analyse chez Dona Clemência, la figure féminine et "maîtresse de céans" du domaine des latifundiaires ?
Il convient de signaler que si le narrateur désigne les femmes issues du monde rural par leur nom, force est de souligner toutefois qu'il désigne cette figure féminine au moyen de la formule de politesse Dona (Clemência). Cette forme de traitement imprime la marque d'appartenance de cette figure féminine à la classe bourgeoise.
Cette onomastique Clemência semble d'ailleurs ironique tant elle s'inscrit en faux avec les agissements de ce membre influent de la classe bourgeoise : Dona Clemência.
De toutes les apparitions en texte de ce personnage féminin, une mérite une mention particulière tant elle nous édifie sur les méthodes et l'hypocrisie de cet élément central de la classe bourgeoise : la scène de distribution de l'aumône aux enfants des ruraux.
Importante est la mise en évidence du portrait moral de ce personnage quand on sait l'importance capitale que revêt la femme dans le parcours romanesque de José Saramago.
Aux pages 187 et 188 du roman3, on la voit généreusement offrir de l'aumône aux enfants des ruraux. A première vue, tout porte à croire qu'il s'agit bel et bien d'actions charitables. Mais quiconque se limiterait à une telle conclusion n'aurait fait qu'une analyse au premier degré, voire partielle et incomplète des élans faussement charitables de cette figure féminine bourgeoise. Expliquons-nous !
De fait, l'histoire de toute société depuis des temps immémoriaux à nos jours est celle de la lutte de classes : seigneurs féodaux et serfs, patriciens et plébéiens, hommes libres et esclaves et plus près de nous, à l'époque contemporaine, bourgeois et prolétaires. Et tout au long de ces divers âges historiques - de l'Antiquité classique aux temps modernes -, pour maintenir, légitimer et faire excuser sa suprématie, la classe dominante n'a guère cessé d'œuvrer dans le sens que la classe dominée puisse au moins s'assurer les moyens de subsistance nécessaires à sa survie. Cette démarche semble s'inscrire dans la perspective de la dialectique du maître et de l'esclave héritée de la philosophie marxiste-léniniste. Aussi insignifiant soit l'esclave, le maître a besoin de lui. Le maître ne peut pas laisser mourir l'esclave car il a besoin de celui-ci pour assurer sa propre survie. Laisser mourir l'esclave, pour le maître, revient à signer son propre arrêt de mort. Pis pour Marx, la bourgeoisie de l'époque contemporaine, en dépit des progrès considérables des sciences et des techniques et l'amélioration significative du niveau de vie, a refusé de pourvoir au prolétariat les moyens nécessaires à sa survie.
Toutes ces considérations ci-haut mises en évidence pour arriver à un point nodal de notre argumentaire au sujet de Dona Clemência.
Pour apparaître sous les jours d'actions charitables, gage de sa bonne foi chrétienne, les largesses de Dona Clemência ne sont guère désintéressées. Ce n'est guère un mystère d'affirmer que, sur la terre sèche du latifundium aux fortes caractéristiques féodales, le recours au travail salarié des enfants est monnaie courante. Il s'agit en fait d'une main d'œuvre bon marché, quasi servile et corvéable à la merci de la puissante dynastie des latifundiaires. Il convient dès lors, de la part de la classe dominante, dont Dona Clemência, de nourrir ces enfants issus du peuple, pour dérisoire que soit cette nourriture afin qu'ils puissent s'adonner à leurs tâches respectives : qui gardant les porcins, qui rabaissant la terre ou labourant les champs, qui aux prises avec une machine dévoratrice de force humaine appelée "a debulhadora" - la batteuse - quand ils sont à cheval entre l'adolescence et la majorité.
A l'aune de ces considérations, il n'est guère insensé d'affirmer que l'hypocrisie est le signe distinctif notoire de cette figure féminine. Il convient dès lors de ne pas prendre pour argent comptant ses simulacres d'actions charitables. Cette idée d'hypocrisie de Dona Clemência est rendue par le biais d'une ironie particulièrement sarcastique. Pour en témoigner, il convient tout simplement de nous référer à la charge ironique empreinte dans des expressions telles - "os anjinhos" (par référence aux rejetons des ruraux) et "beata" (par allusion à Dona Clemência elle-même).
Nous voyons donc que, aussi déguisée et indirecte soit l'exploitation à laquelle elle a recours, Dona Clemência semble assumer un rôle actanciel : celui d'opposant du peuple ; et cela en dépit des attributs et qualificatifs pompeusement positifs que lui prête le prêtre corrompu du latifundium : le père Agamedes. C'est cette figure féminine et les autres membres de la classe bourgeoise qui donnent forme et consistance à l'exclusion des ruraux.
En dépit de son appartenance à la gent féminine qui, sur cette terre de carences du latifundium, est l'objet de bien de déshonneurs et est reléguée au second plan de la vie sociale, politique, économique et culturelle, Dona Clemência, à l'opposé des femmes issues du prolétariat, n'a guère été totalement hantée par les démons de l'exclusion entendue comme précarité ou une situation matérielle défavorable. Elle n'a guère été strictement confinée à l'administration des choses domestiques. Elle a trouvé une précieuse échappatoire dans les simulacres d'actions philanthropiques qu'elle n'a jamais cessé d'entreprendre pour la bonne marche et un prestige de plus en plus grandissant de la dynastie hégémonique des Bertos. A cela s'ajoute la présence du père Agamedes qui lui permet d'anéantir les affres de la solitude des tâches ménagères car, n'a-t-on pas affirmé plus haut et de bonne guerre que très souvent, solitude et exclusion font figure de deux concepts intimement liés : l'une s'érigeant bien des fois en cause ou conséquences de l'autre.
Par ailleurs, dans la mesure où le rôle qu'elle assume - celui de "maîtresse de céans" des latifundiaires, pour paraphraser Jean Baptiste Poquelin dans Tartuffe, a un ancrage dans les us et coutumes de maintes traditions bourgeoises du monde occidental, ce personnage féminin fait figure de personnage référentiel.
Aussi une question mérite-t-elle être posée : "Comment l'exclusion de la femme prolétaire apparaît-elle dans cette œuvre de José Saramago ?"
2. Le calvaire des femmes prolétaires
Même si elle paraît plus épanouie du point de vu de la vie sentimentale que sa congénère bourgeoise, la femme prolétaire pâtit cependant des brutes réalités de la nature : maternité précoce, à répétition et sans espacement salutaire des naissances. Cette situation génère des conséquences néfastes sur elle dans la perspective de la difficile conquête de la parité entre l'homme et la femme, l'acquisition d'un statut social meilleur :
"Quando estes casamentos se fazem, às vezes já vem um filho na barriga. Deita o padre a benção a dois e ela cai sobre três, conforme se vê pelo redondo da saia, às vezes empinada já. Mas mesmo quando assim não é, vá a noiva virgem ou desvirgada, muito de estranhar será passar um ano sem filho. E, quando Deus quer, é um fora, outro dentro, mal a mulher pariu, logo ocupa. É uma brutidão de gente, ignorantes, piores que animais, que esses têm seu cio e seguem as leis da natureza. Mas estes homens
chegam do trabalho ou da taberna, enfiam-se no catre, aquece-os o cheiro da mulher ou o rescaldo do vinho ou o apetite que dá a fadiga, e passam-lhe para cima, não conhecem outras maneiras, arfam, brutos sem delicadeza, e lá deixam a seiva a abeberar nas mucosas, nessa trapalhada de miudezas de mulher que nem um nem outro entendem" 4
Il ressort de ce passage la responsabilité des hommes dans ce manque d'espacement des naissances chez la femme rurale. L'ignorance qui affecte les membres de cette classe sociale leur confère un degré de bassesse en deçà de l'animalité dont les élans reproductifs semblent ordonnés par des lois naturelles. Comme il est traditionnel, cette incapacité de la femme à contrôler sa vie reproductive donc de s'approprier son corps est à l'origine de l'exclusion de celle-ci de certains domaines de la sphère professionnelle ou quand elle n'est pas exclue, dans le cadre du travail, elle éprouve d'énormes difficultés à avoir une rémunération égale à celle de son collègue masculin.
Aussi ressort-il de ce qui suit la marginalisation de la femme rurale : "De mulheres nem vale a pena falar, tão constante é o seu fado de parideiras e animais de carga"5.
L'idée d'exclusion de la femme rurale découle de la négation "De mulheres nem vale a pena falar", du registre familier et populaire fréquent en milieu rural "parideiras" empreint de vulgarité ainsi que le recours au champ sémantique de la zoomorphisation notamment à travers la comparaison de la femme à une bête de somme - animal de carga -6.
Dans une société agricole comme celle du latifundium aux fortes caractéristiques féodales, le rôle de la femme se résume très souvent, à quelques rares exceptions, à l'accomplissement routinier des travaux domestiques. En vérité Gracinda Mau-Tempo, à ce stade de l'intrigue, ne fait pas exception à la règle. Pis, elle s'adonne, malgré sa grossesse, à corps perdu, à la réalisation de ses tâches ménagères. Pour le moins, c'est cela l'idée que dénote l'extrait ci-dessous :
"[…] E entretanto foi Gracinda Mau-Tempo mondar arroz, vai de barriga, e quando não puder mondar vai à água, e quando não puder andar à agua vai fazer o comer do rancho, e quando não puder fazer o comer do rancho volta à monda, anda-lhe a barriga ao lume da água, vai-lhe nascer o filho rã" 7.
Le statut de la femme dans un monde où souffrance, oppression et dépravation des mœurs sont les mots maîtres n'est guère enviable. Le narrateur affirme que travailler, se rendre dans les tavernes ou battre les femmes sont les distractions favorites des hommes du latifundium, du moins ceux appartenant à la classe prolétaire. Si battre une femme est une distraction, c'est dire que le statut de la femme, sur la terre sèche du latifundium, ne vaut pas plus que celle d'une chaise ou d'une table. La femme y est certes opprimée, réifiée et exclue. Du reste, c'est cela l'idée qui ressort en filigrane du passage suivant : "Afinal a distração deles é o trabalho, se não trabalharem metem-se na taberna e depois batem nas mulheres coitadas"137.
Toutefois l'épithète "coitadas" traduit non seulement la compassion du narrateur envers la femme mais aussi sa réprobation de ces pratiques dignes d'un autre âge. De fait, il y a dans tout écrit, primant sur les autres, une voix qui fait autorité. Cette voix est, selon les cas, celle du narrateur ou celle de l'auteur impliqué, mais c'est par rapport à elle que fonctionne l'ensemble du système. Si cette voix est responsable de l'idéologie du texte, c'est en vertu d'un mécanisme précisément décrit par Susan Suleiman :
"Dans la mesure où le narrateur se pose comme source de l'histoire qu'il raconte, il fait figure non seulement d' "auteur" mais aussi d'autorité. Puisque c'est la voix qui nous informe des actions des personnages et des circonstances où celles-ci ont lieu, et puisque nous devons considérer - en vertu du pacte formel qui, dans le roman réaliste, lie le destinateur de l'histoire au destinataire - que ce que cette voix raconte est "vrai", il en résulte un effet de glissement qui fait que nous acceptons comme "vrai" non seulement ce que le narrateur nous dit des actions et des circonstances de l'univers diégétique, mais aussi tout ce qu'il énonce comme jugement et comme interprétation. Le narrateur devient ainsi non seulement source de l'histoire mais aussi interprète ultime du sens de celle-ci" 8.
C'est pourquoi, pour reprendre le fil de notre argumentation, quand le narrateur utilise l'expression "coitadas", c'est qu'il "énonce [un] jugement" désapprouvant ainsi les pratiques moyenâgeuses dont souffre la femme rurale de la part de certains hommes du Latifundium. Mais à la vérité, par ce canal, le narrateur s'érige aussi en "autorité" et "interprète ultime" du sens de l'exclusion de la femme rurale.
Voyons maintenant ce phénomène d'exclusion chez la première génération de ruraux dont Sara da Conceição - figure la plus aboutie de la femme exclue - en est le personnage féminin paradigmatique.
Dans la société moderne que représente le roman et même bien avant l'avènement de la République où l'argent et l'aisance financière déterminent le statut social d'un individu, il n'est guère étonnant de constater que la mise à l'écart affecte plus la femme prolétaire que sa congénère bourgeoise. Aux contingences de la nécessité qui affectent la première s'ajoute le poids des stéréotypes et des stigmates sur fond de mentalité rétrograde et machiste. Sara da Conceição, dans la mesure où elle assume un rôle allégorique 9, celui de l'amante, fait figure de personnage référentiel. Du point de vue d'une caractérisation poétique qui scinde les personnages en fonction de trois mots maîtres : désir, communication et participation, l'on peut affirmer sans risque de nous tromper que, contre vents et marées et contre la volonté de tous, elle a aimé Domingos Mau-Tempo à l'obsession, l'homme avec qui elle a décidé de s'unir pour le meilleur et pour le pire. Elle assume également le rôle de mère de famille soumise et silencieuse.
Nonobstant la flamme qui les a unis, Sara da Conceição a souffert de nombre de vexations eu égard aux mœurs de son homme qui laissent à désirer. Après la disparition tragique de celui-ci, elle alla vivre avec ses enfants dans la demeure paternelle dans un premier temps, puis d'une concession à une autre, elle se consacra exclusivement à l'éducation de ses enfants.
Enfin, elle incarne la première génération de ruraux correspondant à l'ère de l'"apprentissage exemplaire négatif"10. Pendant cette phase de la longue marche pour la dignité des travailleurs saisonniers, le statut de la femme, dans cette société aux fortes caractéristiques féodales, était secondaire.
Dans une imitation parodique et ironique d'expressions évangéliques liées à Marie, mère de Jésus, la parole dite par Sara da Conceição qui se dit esclave du Seigneur, du maître du latifundium - "faça em mim a sua vontade" (comme l'a dit dans le cas biblique Marie de Nazareth à l'ange de l'annonciation) traduit fidèlement la psychologie de cette figure féminine dévouée, silencieuse et docile symbolisant un âge réactionnaire de l'éveil de conscience des ruraux.
Par ailleurs, la figure de ce personnage féminin n'a de sens qu'éclaircie à l'aune de la foule de relations structuralement nécessaires (Cf. Humberto Eco) qui la lie au système de personnage du roman, entendons par là son mari Domingos Mau-Tempo, ses enfants João, Maria da Conceição, Anselmo, à son père Laureano Carranca, aux Picanço pour ne citer que ceux-là. Pour les uns elle est épouse ou mère ; pour les autres, fille, sœur ou belle soeur. A ce titre, elle fait figure de personnage anaphore.
De l'union de ces deux figures paysannes naîtront des enfants dont João Mau-Tempo, Anselmo, Maria da Conceição. A l'instar de sa mère, celle-ci connaîtra également une vie marquée par la mise à l'écart. Enfant, on la voit exercer un travail aliénant et destructeur dans une propriété appelée suggestivement "Pendão das mulheres", lieu d'ailleurs où son frère João Mau-Tempo rencontrera sa future épouse Faustina lors de la quinzaine de repos. A l'âge adulte elle exercera un autre métier précaire : celui de domestique dans un des immeubles appartenant aux latifundiaires (la puissante dynastie des Bertos) à Lisbonne. A ce titre, à la suite des idées défendues par Jérôme Ballet, Claude Dubar et Serge Paugam, la notion de travail précaire et le concept d'exclusion ont toujours entretenu un rapport étroit. Pour témoigner de la réification de cette travailleuse domestique qu'est Maria da Conceição et son statut social précaire - matérialisé par le manque de liberté et l'incapacité de décider qui le caractérise -, il convient de se référer à la scène de libération des prisonniers politiques - dont son propre frère João Mau-Tempo - arrêtés pour sédition et incitation à la grève, notamment pour une révision à la hausse du salaire horaire de la part des latifundiaires, auxquels elle n'a pas pu offrir l'hospitalité. Libéré nuitamment de la prison de l'Aljube, livré à lui-même dans une nuit d'hiver glacial, João Mau-Tempo sera finalement hébergé par un inconnu répondant au nom de Ricardo Reis - imitation parodique de l'onomastique d'un des hétéronymes du poète lisboète de l'intranquillité -Fernando Pessoa. Or la logique voudrait que dans le Portugal que le romancier essaie de représenter avec une tradition judéo-chrétienne ancrée que ce soit la sœur (Maria da Conceição) qui accueille son frère João Mau-Tempo. Cette impossibilité d'agir à ce stade de l'intrigue semble être la marque la plus évidente de sa marginalisation. A l'opposé de figures féminines émancipées et issues du prolétariat rural, telles Maria Adelaide Espada ou Gracinda Mau-Tempo, elle semble être une figure féminine silencieuse, objet et non actrice de l'épopée à l'envers des ouvriers agricoles, une espèce de révolution aux fortes connotations marxistes-léninistes qui trahit la coloration politique de l'auteur José Saramago, militant du Parti Communiste dès 1967.
Dans leur vie de couple et leur lutte pour la "survie", aussi instinctive soit-elle, Domingos Mau-Tempo et Sara da Conceição seront confrontés à des obstacles incarnés par des opposants mais peuvent aussi compter sur le soutien d'adjuvants. C'est dans le registre des adjuvants qu'il convient d'inscrire des personnages comme Picanço (même si l'aide de ce dernier ne concerne que la malheureuse Sara da Conceição et sa descendance auxquelles il a apporté un précieux secours quand Domingos Mau-Tempo, aveuglé par le destin et la débauche a formulé la volonté de récupérer les siens). Mais les Mau-Tempo seront aussi confrontés à l'adversité d'opposants comme Laureano Carranca et Joaquim Carranca sans oublier les membres de la classe oppressive étudiés plus haut. Toutefois relativisons notre point de vue concernant ce dernier car, à un certain stade de l'intrigue comme nous le verrons après le suicide de Domingos, il sera le père des enfants de Sara da Conceição qui n'en ont pas un et Sara assurera le rôle de femme de Joaquim Carranca qui n'en a pas une. Nous voyons donc que la situation sociale de Sara da Conceição, par devers même sa caractérisation poéticienne 11 n'est guère enviable car rimant très souvent avec oppression, exclusion ; et cela malgré sa situation matrimoniale avec le cordonnier ivrogne Domingos Mau-Tempo qui, en principe censé la protéger et lui procurer un regain de sécurité sociale, la fragilise impitoyablement. Aussi en un ultime ressort une série de question mérite d'être posée : Qu'en est-il de Maria Adelaide Espada ? Apportera-t-elle le salut à la femme longtemps reléguée au second plan de la vie du latifundium ?
3. Un soleil d'équité: Maria Adelaide Espada
La troisième génération de la famille Mau-Tempo, comme nous l'avons vu au cours des pages précédentes, est représentée par Gracinda Mau-Tempo qui, contrairement à sa mère (Faustina Mau-Tempo) et à sa grand-mère (Sara da Conceição), ne se révèle pas totalement soumise au modèle masculin et ose imposer sa volonté à son mari. Son mariage avec Manuel Espada donne lieu à un rituel positif marqué par la fraternité, par l'abondance de nourriture et de vin (p. 222), mais aussi par le discours hypocrite du Père Agamedes et, surtout par la réaction de António Mau-Tempo, son frère qui a eu l'audace de faire taire le représentant du pouvoir, dans une attitude audacieusement subversive qui pointe vers une étape nouvelle de conscientisation des ruraux :
"Estamos no casamento da minha irmã, senhor Padre Agamedes, não é hora de falar de greves nem de merecimentos, e a voz foi tão serena que nem parecia de zanga, mas era, ficaram todos muito calados à espera do que ia acontecer, e o padre disse que bebia à saúde dos noivos e depois sentou-se." (p. 223)
Pour Maria Graciete Besse, "Tal como nos explica Roger Caillois, a festa, autorizando todas as transgressões rituais, não passa de um retorno ao grande tempo mítico que elimina o "tempo referenciado."" 12.
Cependant, cette attitude de António Mau-Tempo révèle une étape importante dans la prise de conscience et dans la capacité de contestation des travailleurs ruraux.
A ce mariage se succède, quelques moments plus tard, la naissance de Maria Adelaide qui, comme l'affirme Teresa Cristina Cerdeira da Silva, est une figure féminine qui "não se limitará a ser actriz num cenário de homens, mas que inaugurará um novo ciclo onde também as mulheres, ao lado de todos os marginalizados, se levantam do chão." 13
C'est dire donc que, contrairement à Sara da Conceição symbolisant l'âge de l'obscurantisme et de la soumission et plus que sa propre mère Gracinda Mau-Tempo habitée par l'idée d'émancipation, Maria Adelaide se veut actrice ("actriz") et non objet de l'écriture de l'épopée à l'envers du Latifundium. Pour elle, un homme ou une femme ne compte pas exclusivement en termes d'appartenance à tel ou tel autre sexe mais par sa valeur intrinsèque, à savoir la capacité de l'un (e) ou de l'autre à agir sur son environnement sociopolitique par le biais de l'engagement militant. Celui-ci doit par contre être le résultat d'une prise de conscience et d'une démarche intelligente. Elle est donc le condensé, l'aboutissement du processus d'apprentissage (déclenché dès la première génération de ruraux, en passant par les phases intermédiaires) tel qu'on le retrouve dans le Bildungsroman, une autre modalité du roman à thèse (tel que le conçoit Susan R. Suleiman).
D'origine noble si l'on en croit le radical de son prénom "Adal" signifiant noble en allemand (Cf. Maria Graciete Besse, 2008), elle a hérité des yeux bleus de son aïeul à l'ascendance nordique qui avait forcé, un jour, une jeune fille venue remplir sa jarre d'eau à la source de Amieiro.
Sa naissance, sous le mode d'une "stylisation parodique" significative du verbe biblique, nous est présentée comme la venue au monde du Christ avec la scène de l'étable exposée plus haut. Concernant cette scène à la densité symbolique et allégorique reconnue, inspirons-nous des travaux de Maria Graciete Besse. En effet, pour l'universitaire, la scène de la naissance de Maria Adelaide Espada donne lieu à une notable recréation de la scène de l'étable. Mieux, pour Maria Graciete Besse, le narrateur présente soigneusement les éléments structurants de cette représentation biblique : "le bienheureux pêché d'Eva" (p. 293), la présence des animaux, bien que différents, étant donné que l'un d'eux, le porc, "não é próprio para presépios" (p. 295), la clarté définie par les yeux bleus de la jeune fille, comme "duas gotas de água banhadas de céu" (p. 295) et surtout la venue des hommes de la famille, identifiés aux "três reis magos" (p. 296) : le grand-père, João Mau-Tempo, apporte comme présent une fleur de géranium, António offre à sa nièce une marguerite jaune; Manuel Espada, le papa, qui voyage dans une "noite estrelada e imensa" (p. 299) conduit par "dois vagalumes" qui lui indiquent le chemin, "não traz presentes (…) Estende as mãos e cada uma delas é uma grande flor". (p. 300).
La description du "Presépio" se termine avec le lever du soleil: "gritaram para dentro que estava o sol nascendo" (p. 300). A l'image du Messie dont la venue annonce une ère nouvelle, Maria Adelaide Espada, annoncée par la clarté, incarne les expectatives du peuple métaphoriquement mises en évidence par l'instance narratrice dans ce qui suit:
"Visto de Monte Lavre, o mundo é um relógio aberto, está com as tripas ao sol, à espera de que segue a sua hora". (p. 138, LC).
La naissance de Maria Adelaide annonce ainsi une époque de rédemption et pointe vers une lecture eschatologique du temps et cela en raison de son identification au Messie car, comme le remarque Maria Graciete Besse, convoquant Mircea Eliade : "Le Messie (…) assume le rôle eschatologique du Roi-dieu ou du roi représentant de la divinité sur la Terre, et dont la principale mission était de régénérer périodiquement la Nature entière" 14.
Ce personnage, nous l'avons vu, est donc le produit de l'alliance de la fougue juvénile, de la conscience de Manuel Espada et de l'émancipation de la figure féminine engagée Gracinda Mau-Tempo. Tant l'histoire familiale que le contexte social favorisèrent l'émergence de ce personnage féminin acteur et non objet de l'écriture de la grande épopée des travailleurs saisonniers ; épopée non de l'élite sociale magnifiée par Luís Vaz Camões dans "Os Lusíadas" mais de ceux qui n'ont pas droit de cité dans l'historiographie officielle, les laissés pour compte du système capitaliste, les masses populaires opprimées. Elle est, dans ce roman, le porte-parole le plus représentatif de José Saramago dans l'œuvre duquel la femme occupe une place centrale. Elle y est chargée d'une connotation mystique réelle et évocatrice de grandes paroles politiques. A ce titre Maria Adelaide Espada fait figure de personnage embrayeur.
La relation entretenue par ce personnage et la thématique de l'exclusion n'est pas explicitement mise en évidence. De fait, son âge adulte correspond avec la fin des exclusions et l'avènement de la justice sociale. Nous pouvons cependant affirmer qu'elle a toujours fait montre d'une grande fierté et d'une grande dignité et, sans nul doute, elle a été une source de motivation pour ses père et mère Manuel Espada et Gracinda Mau-Tempo, eux-mêmes ouvriers agricoles engagés et conscients. Rien que pour cela les combats menés par Maria Adelaide Espada méritent un relief particulier dans le combat pour l'émancipation des femmes et la lutte contre leur exclusion.
En définitive, il convient d'affirmer que les femmes ont très souvent été reléguées au second plan de la vie sociale en raison des traditions patriarcales rigides en vigueur dans bien des sociétés. L'ibérique ne fait pas exception à la règle. En outre nous savons que le salazarisme est un système de domination politique particulièrement répressif et excluant et ayant fondamentalement accentué les inégalités sociales au Portugal. Dans une telle société dominée par la trilogie dominatrice Etat, Eglise et Latifundium où tout le prolétariat se trouve exploité, les femmes y sont marginalisées, indépendamment de leur appartenance à la classe bourgeoise ou au prolétariat. Cette exclusion revêt cependant des spécificités et des particularismes variant en fonction de l'appartenance de la femme à la bourgeoisie ou au prolétariat rural. Toutefois c'est la femme prolétaire - sur quatre générations de la famille Mau-Tempo - qui sera au cœur des combats les plus âpres qui aboutiront finalement à la fin des exclusions avec la génération de Maria Adelaide Espada dont la figure se confond avec celle du Messie.
Le premier intérêt de notre travail c'est qu'il a consisté à mettre en exergue l'exclusion de la femme dans le gotha bourgeois. Dans ce registre, il convient de dire que, même si elle est affranchie des contraintes de la nécessité, la femme s'y trouve quand même exclue en raison du machisme mais également de la pauvreté des sentiments affectifs. Le second intérêt de notre étude est relatif à la mise en exergue du calvaire de la femme prolétaire. Il épouse des contours où les conditions matérielles peu avantageuses, le poids du patriarcat et l'exploitation implacable venant de la bourgeoisie jouent un rôle de tout premier plan. De la soumission de Sara da Conceição de la première génération, la femme rurale finira par s'affranchir du joug sous lequel elle pliait avec la génération de Maria Adelaide Espada de la quatrième génération, en passant par les générations intermédiaires (João et Faustina, Gracinda Mau-Tempo et Manuel Espada). Enfin en un ultime ressort notre travail a consisté à dépeindre la fin de l'exclusion des femmes dans Levantado do Chão avec la figure féminine charismatique Maria Adelaide Espada comparée métaphoriquement au Messie comme nous l'avons vu plus haut.
Aussi une question mérite-t-elle d'être posée : sous quel angle, l'exclusion de l'enfant se prête-t-elle à l'analyse ? Mais, de fait, cela peut constituer le point de départ pour la rédaction d'un autre article.
BIBLIOGRAPHIE THEORIQUE SELECTIONNEE
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1. Mahamadou DIAKHITE est Maître de Conférences Assimilé au Département de Langues et Civilisations Romanes de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
2. "Je définis comme roman à thèse un roman réaliste (fondé sur esthétique du vraisemblable [cette vraisemblance pourra être une allusion explicite au réel, c'est nous qui soulignons] et de la représentation) qui se signale au lecteur principalement comme porteur d'un enseignement, tendant à démontrer la vérité d'une doctrine politique, philosophique, scientifique ou religieuse". Cf. Susan R. SULEIMAN, Le roman à thèse ou l'autorité fictive, Paris, PUF écriture, 1983, p.14.
3. Cf. "É uma cerimónia linda, derretem-se os corações de santa compaixão, nenhuns olhos ficam enxutos, nem os narizes, que é Inverno agora e sobretudo lá fora, encostados ao prédio estão os garotos de Monte Lavre que vieram a esmola, vede como padecem, e descalcinhos, doridos, olhai como as meninas levantam um pezinho e logo o outro a fugir do chão gelado [...]. É uma fila à espera, cada qual com sua latinha na mão, todos de nariz no ar, fungando o ranho, a ver quando enfim se abre a janela do andar e a cesta pendurada por um cordel desce do céu, devagarinho, a magnimidade nunca tem pressa, era o que faltava, a pressa é que é plebeia e sôfrega, só não engole os feijões frades mesmo assim porque vêm crus". Cf. José SARAMAGO, Levantado do Chão 16a edição, Editorial Caminho, Outubro de 2002, pp. 187-188.
4. José SARAMAGO, Levantado do Chão, op. cit., p. 291.
5. Cf. Ibidem, p 125.
6. Cf. Idem.
7. Cf. José SARAMAGO, Levantado do Chão, op. cit., p 291.
8. Cf. S. SULEIMAN, Le roman à thèse ou l'autorité fictive, op. cit, supra, p.90.
9. Pour Philippe Hamon, l'amante, cet être romanesque qui, contre vents et marées, soutient son bien-aimé, est un rôle allégorique enraciné dans la tradition. Or les personnages allégoriques tout comme les sujets historiques (Napoléon, etc.) sont des personnages-référentiels ; par conséquent Sara da Conceição appartient à cette catégorie sémiologique. Cf. Roland BARTHES et al., Poétique du récit, Paris, Editions du Seuil, 1977, p. 123.
10. Cf. Susan Rubin SULEIMAN, Le roman à thèse ou l'autorité fictive, op. cit., supra, p. 313. Entendons par cette terminologie d'"apprentissage exemplaire négatif" la phase négative de l'éveil des consciences chez le prolétariat rural qui se caractérise par la soumission, l'obscurantisme et le silence chez la femme et chez le prolétariat d'une manière générale par des sautes d'humeur, des querelles intestines. L'exemple le plus frappant est la rivalité qui a opposé les travailleurs du Nord et ceux du Sud ou encore quand certains ouvriers agricoles pensent que pour se venger de la classe bourgeoise (qui refuse de leur payer un salaire décent) il faut mettre le feu aux récoltes. Or ces ouvriers ignorent qu'avec les flammes qui s'empareront de celles-ci va s'évanouir également l'espoir d'avoir un travail rémunéré. Or sans travail il n'y aura pas de pain nourricier pour nourrir le peuple. Par conséquent la famine affectera le camp prolétaire anéantissant à jamais les velléités révolutionnaires. Pendant cette phase non seulement la femme est soumise, ignorante mais aussi, à la l'image de tout le prolétariat, elle n'est pas animée par une conscience de classe et ignore les responsables de sa marginalisation. Certains critiques de la littérature néo-réaliste désignent également cette expression "apprentissage exemplaire négatif" par l'appellation de "conscience en soi".
11. Nous entendons par le vocable poétique : "l'étude immanente des procédés internes de l'œuvre littéraire" tel que le conçoit Vincent JOUVE dans son livre incontournable suggestivement intitulé : La poétique du roman, 2e édition, Paris, SEDES, 1997.
12. Cf. Maria Graciete BESSE, José Saramago e o Alentejo: entre o real e a ficção, Lisboa, Casa do Sul, 2008, pp. 78-79.
13. Cf. Teresa Cristina CERDEIRA DA SILVA, José Saramago: entre a história e a ficção: uma saga de portugueses, Lisboa, Pub. D. Quixote, 1989, p. 259.
14. Cf. Mircea ELIADE, Le mythe de l'éternel retour, Paris, Ed. Gallimard, 1969, pp 123-124


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