Pour une critique compréhensive de la déviance dans la société sénégalaise

Dr Sidy Tounkara

Depuis quelques mois, je revis dans la société sénégalaise à Dakar. Je participe à la vie quotidienne. J'observe surtout les attitudes, les comportements et les pratiques des autres individus qui composent et partagent, avec moi, la société sénégalaise dans mon territoire ou bassin de vie. En sciences sociales, la société suppose un ensemble d'êtres humains qui vivent en interactions. Mais, ces interactions sont censées reposer sur une organisation qui tire sa force dans le partage et le respect de normes, de règles, de codes sociaux, bref, d'une culture pour un meilleur vivre ensemble. J'entends par territoire ou bassin de vie l'ensemble des endroits que je fréquente, y compris les chemins qui m'y conduisent, pour diverses raisons. Donc, je suis en immersion totale au cœur de la société sénégalaise, en contact direct avec les individus. En d'autres termes, je fais de l'observation directe tout en participant à la vie en société. "L'observation participante est la version de la démarche ethnographique dans les sociétés urbaines" (Mendras et Obertin, 2000, p. 59). Cette méthode a été valorisée et vulgarisée par l'Ecole sociologique de Chicago au début du XXe siècle. Elle a été aussi mise à profit dans les enquêtes sociales de la sociologie empirique. Elle m'a donc permis de concentrer mon regard et mon attention sur des secteurs comme le logement, le transport, l'administration, la "restauration" et le petit commerce.
Le premier objectif de cet article est de pointer du doigt les tares de la société sénégalaise qui, je pense, peuvent compromettre tous les efforts de développement socio-économique que les différents Gouvernements ont fournis. Ces tares ont pour noms l'indiscipline notoire, l'inconscience, l'irresponsabilité et l'injustice. Voilà les maux qui gangrènent la société sénégalaise, à mon avis, jusqu'à la moelle épinière, à l'image d'un os, et qui peuvent se résumer sous un vocable scientifique : c'est le concept de la déviance. Ainsi, le deuxième objectif de cet article est d'esquisser des pistes de recherches possibles pour essayer de comprendre les comportements et actes considérés comme déviants au sein de la société sénégalaise d'aujourd'hui par le prisme d'approches sociologiques de la déviance.
Il va sans dire qu'une vie en société impose de respecter des règles et des normes, explicites comme implicites (codes sociaux), que la société elle-même a acceptées au fil du Temps (Reynaud, 2004, p. 17). Il s'agit là des contraintes sociales qui ont un rôle de régulation de la société pour le "bon" fonctionnement de celle-ci. Cependant, le plus frappant dans le cas de la société sénégalaise que j'ai vécue et observée, c'est la récurrence des comportements et actes de déviance vis-à-vis des normes, des règles et des codes sociaux. Il y a déviance, d'après le Petit Robert, quand le comportement d'une personne "s'écarte de la norme sociale admise" c'est-à-dire un "comportement qui échappe aux règles admises par la société". Ce qui suppose l'existence d'abord, la transgression ensuite d'une ou des norme(s) et enfin, le processus de stigmatisation de cette transgression qui est perçue comme une menace pour une "bonne" organisation sociale (Mucchielli, 1999). Les deux éléments de la déviance (normes et transgression) existent pour les cas évoqués ici mais le troisième élément (stigmatisation) est aussi bien réel pour en avoir discuté dans les transports en commun et ailleurs avec des individus qui affichent clairement leur totale désapprobation des comportements et actes dits déviants. D'aucuns pensent même que le secteur du transport ne peut être régulé que par l'Armée. Maintenant, exposons quelques cas de déviance.
D'abord, dans le secteur du logement, la procédure de location commence avec les "courtiers" ("agents immobiliers") que les propriétaires chargent de trouver un locataire moyennant une certaine somme d'argent. Pour avoir une location, le futur locataire doit débourser trois mois de loyers d'avance dont le 1/3 est censé être versé au courtier au titre des "frais d'agence". Mais, je me suis rendu compte qu'il n'en est rien. J'ai été témoin d'un cas où seulement le 1/9 du montant des trois mois de loyer a été versé au "courtier". Par ailleurs, le futur locataire doit payer des frais de visite (environ 2000F) s'il ne prend pas le logement après visite, pour diverses raisons. Pourtant, on ne lui donne pas assez d'informations sur le logement pour qu'il puisse apprécier à l'avance s'il vaut même la peine d'aller visiter. De la sorte, il pourrait économiser les frais de visite, ne pas perdre du temps et ne pas en faire perdre aux autres. D'une certaine manière, on lui force un peu la main (la douce escroquerie) pour prendre le logement qui pourrait ne pas lui convenir car il y a l'épée de Damoclès des frais de visite. En outre, il est utile de rappeler que la loi 2014-03 du 22 janvier 2014 portant baisse des loyers fait face à des pratiques de résistance et des stratégies de contournement de la part des propriétaires qui usent de multiples subterfuges pour maintenir le loyer à son niveau d'avant la loi à Dakar et dans les provinces. A ce titre, il importe d'interpeler l'Etat afin qu'il apporte les correctifs nécessaires pour préserver l'esprit de cette loi.
Ensuite, c'est dans le secteur du transport où l'on relève les actes d'indiscipline, d'inconscience et d'irresponsabilité notoires de la part de certains transporteurs et clients. Parmi les règles et codes que les individus doivent respecter pour un "bon" fonctionnement de la société, il y a le code de la route. Celui-ci est malheureusement bafoué dans la vie de tous les jours. Il y a environ six catégories de transport en commun à Dakar : Taxi, "Taxi clando", "Ndiaga Ndiaye", "Tata", Dakar Dem Dikk et "Car rapide". Il est très fréquent de noter que ces véhicules dépassent largement la charge autorisée. La responsabilité des conducteurs, des receveurs (vendeurs de titres de transport dans les bus) et surtout des clients est engagée car les premiers et les seconds doivent respecter la charge autorisée (norme technique) alors que les clients doivent refuser de monter à bord d'un Car surchargé où les voyageurs seront parqués comme du bétail. C'est ainsi qu'au niveau individuel, chaque citoyen pourra participer activement à la construction des mentalités et des attitudes positives pour la société.
Pourtant, on voit même des conducteurs accepter et imposer trois personnes devant alors qu'il n'y a que deux sièges pour les voyageurs. J'ai été confronté plusieurs fois à ce type de cas de déviance. J'ai protesté à chaque fois. Le nombre de places a été parfois respecté. Cependant, pour d'autres cas, j'ai été obligé de descendre, face à l'entêtement du conducteur et/ou de l'apprenti, pour ne pas cautionner cette pratique que je qualifie, comme d'autres membres de la société, d'irresponsable et d'inconsciente, donc déviante de la norme technique. Toutefois, il faudrait une masse critique de voyageurs qui proteste ainsi pour un changement positif des comportements et le respect des normes socialement admises. Le téléphone au volant, n'en parlons même pas ! Pourtant, cette société sénégalaise ne manque pas de tirer à boulets rouges sur les présidents d'Afrique qui s'accrochent au troisième mandat après avoir épuisé les deux mandats auxquels ils ont constitutionnellement droit. C'est la même chose : deux, c'est deux et pas trois ! Je pense qu'il faudrait que la société ait le courage de s'appliquer à elle-même les critiques qu'elle adresse à la classe politique. Quelque part, si la classe politique tarde à changer de comportement c'est que la société elle-même ne change pas vraiment. Que de condamnations, de bonnes résolutions et d'appels au changement radical après le naufrage du bateau Le Joola le 26 septembre 2002. On se souvient encore des mots du Chef de l'Etat qui avait condamné "des habitudes de légèreté, de manque de sérieux, d'irresponsabilité, parfois de cupidité" des Sénégalais. En effet, la surcharge faisait partie des causes de cette tragédie nationale qui a englouti officiellement 1863 morts dans l'Océan Atlantique (Jeune Afrique, 25&27 septembre 2012). On a quand même l'impression qu'à chaque fois qu'on parle de changement, c'est surtout pour les autres.
A cela s'ajoute le fait qu'il arrive parfois de voir des conducteurs faire demi-tour en plein milieu de la route au lieu d'aller jusqu'au rond-point. D'autres rebroussent chemin sans arriver à destination avec les voyageurs à cause d'un bouchon en les laissant se débrouiller autrement malgré le fait qu'ils ont déjà payé tout le trajet. Concernant la monnaie, il y en a des receveurs ou des apprentis qui partent avec ta monnaie après t'avoir proposé d'aller jusqu'au terminus pour espérer se faire rendre la monnaie. Certains n'y pensent même pas en espérant que tu les oublies. Dans cette atmosphère de violation constante et flagrante du code de la route, je me demande où sont les forces de l'ordre. Mais, il paraît qu'elles font partie des secteurs où il y a le plus de corruption, d'après un récent rapport de l'Office National de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC) sur l'Etude de la perception et du coût de la corruption au Sénégal. Les conducteurs en savent quelque chose. Notons au passage que la corruption elle-même fait partie des actes de déviance selon la loi, les normes et les règles en cours dans la société sénégalaise actuelle. Si le projet de permis à points est concrétisé dans ces conditions, j'ai bien peur qu'on reste au point mort.
En outre, l'administration constitue un secteur où les comportements qui ne respectent pas les règles et les codes sociaux foisonnent. En effet, ayant rendez-vous avec quelqu'un de la fonction publique, arrivé sur les lieux, j'attends la personne qui n'est pas venue. Elle ne m'a pas appelé non plus pour m'édifier. Je l'appelle. Il s'avère qu'il y a des problèmes techniques, selon ses dires, qui ne permettent pas de me recevoir. Donc, sa stratégie était de ne rien faire en misant sur le fait que je ne suivrai pas l'affaire. En insistant, je décroche un autre rendez-vous. Je me pointe bien avant l'heure. Ce jour-là, je craignais d'arriver en retard. Par respect pour la personne avec qui j'avais rendez-vous et pour moi-même, j'ai décidé de prendre un taxi. Mais, à ma grande surprise, à l'arrivée, il n'y avait personne non plus. J'appelle la personne. Vous l'aurez remarqué : c'est toujours moi qui appelle. Elle me fait comprendre qu'elle ne savait pas qu'elle avait un rendez-vous avec moi mais qu'elle arrive. Soit, elle ment, soit la personne qui a fixé le rendez-vous n'a pas bien fait son travail. J'aurai pu payer 100F en prenant un "Car rapide" et arriver en retard mais j'ai payé un taxi à 2000F pour être à l'heure. Imaginez la grosse perte économique que j'ai subie malgré un rendez-vous non honoré à l'heure convenue !
Enfin, dans le secteur de la "restauration" et du petit commerce, on constate très souvent la violation flagrante des règles et des codes sociaux pour une vie en société. En effet, le principe de justice voudrait qu'on serve d'abord les clients qui sont arrivés en premier. Mais, certains derniers arrivés, avec parfois la complicité de certains vendeurs, piétinent allègrement ce principe fondamental de la vie en société. Ce principe de justice est aussi parfois foulé aux pieds dans certaines administrations car ceux qu'on sert en premier ne sont pas forcément les premiers sur la liste d'attente (s'il y en a) mais parce qu'ils connaissent la personne qui reçoit. Il en est de même pour ceux qui entrent dans les lieux de restauration et mettent la musique ou téléphonent à voix haute à l'intérieur sans même demander la permission ni au restaurateur ni aux autres clients. Ils imposent leur volonté individuelle à la collectivité en oubliant royalement la célèbre formule de l'autre qui dit que "la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres".
On peut aisément imaginer que ces comportements et actes déviants contribuent à ternir l'image et plomber l'économie du pays. C'est pourquoi, je pense que la suppression du visa d'entrée payant au Sénégal, depuis mai 2015, pour, dit-on, booster le secteur touristique alors qu'il s'agissait, lors de la mise en place de cette mesure en juillet 2013, de l'instauration du principe de réciprocité et du contrôle des mobilités dans un contexte marqué par la hantise du terrorisme, a été une erreur. Il aurait fallu davantage travailler sur l'accueil des touristes et des infrastructures touristiques. Donc, conformer les comportements et actes déviants aux normes et codes admis par la société. Depuis février 2014, le Gouvernement du Sénégal s'est doté d'une politique de développement économique et social qui s'appelle Plan Sénégal Emergent (PSE). Même si ce Plan est louable, je pense que la véritable émergence est celle qui élève l'esprit des individus, aiguise les mentalités, soigne les comportements et construit des citoyens au sens politique du terme. Sans cette émergence des comportements et des mentalités, je crains que l'émergence économique ne soit qu'un mirage.
Après ce constat très réaliste pour ceux qui connaissent la société sénégalaise, la question la plus essentielle pour moi est de savoir pourquoi les acteurs sociaux agissent ainsi. Comment peut-on comprendre ces comportements et actes déviants des individus vis-à-vis de la société car "le but du sociologue est l'explication compréhensive du social" (Kaufmann, 2011a, p. 24) ? La société prédispose-t-elle les individus à ces manquements aux normes, règles et codes sociaux ou les individus agissent-ils en toute autonomie en tant qu'acteurs sociaux dotés de rationalité et de réflexivité ? Toujours est-il que cette dualité individu/société est au cœur des pensées sociologiques.
Ces questions peuvent faire l'objet d'une étude voire une thèse. En attendant, on sait déjà que l'approche traditionnelle de la déviance basée sur l'inné (explications biologiques) et l'acquis (apprentissage-la théorie de l'éducation déviante) depuis le XVIIIe siècle a évolué pour donner naissance aux théories actionnistes (choix des acteurs stratèges dotés de rationalité) et aux théories déterministes considérant la société comme productrice de déviants (Tenaerts, 2008). Par ailleurs, on retient en même temps avec Weber que "les agents sociaux obéissent à la règle quand l'intérêt à lui obéir l'emporte sur l'intérêt à lui désobéir" (cité par Bourdieu, 1986, p. 40). Alors qu'est-ce qui peut bien motiver les comportements et actes déviants des acteurs sociaux qui désobéissent aux règles, normes et codes sociaux dans les cas traités ici ?
Pour explorer ce vaste chantier de recherches, en plus de l'observation participante, il serait pertinent de recueillir des histoires de vie grâce à des entretiens sociologiques auprès des auteurs de comportements et d'actes dits déviants. Cela concerne la déviance primaire. Les histoires de vie donnent à voir plusieurs séquences de la vie d'un déviant et montrent une pluralité de contextes et de facteurs explicatifs. En effet, la théorie de l'acteur pluriel propose de ne pas se limiter à une seule dimension de l'homme dans un seul contexte mais de l'étudier dans des mondes et contextes pluriels où il évolue et agit de façon différente, surtout pratique, en fonction des situations qu'il a vécues (Lahire, 2006). Cette posture est d'autant plus justifiée que la principale caractéristique de l'intelligibilité de l'univers cognitif de l'homme en tant qu'acteur social est la complexité. Ainsi, la démarche compréhensive semble être la plus appropriée pour explorer les mondes sociaux des acteurs déviants. La posture compréhensive est "un positionnement intellectuel (une prise de position épistémologique) qui postule d'abord la radicale hétérogénéité entre les faits humains ou sociaux et les faits des sciences naturelles et physiques [...]" (Mucchielli, 1996, p. 29). Pour ce qui relève de la déviance secondaire, les enquêtes devraient se tourner vers les instances de contrôle social chargées de veiller à la reconnaissance et à la qualification des actes et comportements de déviance mais aussi vers les services des institutions chargées de réprimander et de sanctionner les comportements déviants en vue de les conformer aux normes, règles et codes en cours dans la société sénégalaise.
Ceci étant dit, on peut s'interroger sur l'utilité de la déviance dans l'évolution des sociétés car pour qu'il y ait une innovation et, donc, un changement dans l'organisation et le fonctionnement des sociétés, il faut des esprits osés qui transgressent les règles, les normes et les codes socialement admis à la place desquels ils proposent d'autres manières de concevoir, de penser et d'agir plus sophistiquées que celles d'avant. Par exemple, les comportements déviants à l'égard du code de la route ont conduit à la mise en place de radars, du permis à points, entre autres, dans d'autres pays, mais pas encore au Sénégal. Peut-être que le non-respect de la charge autorisée incitera à mettre au point une solution technique qui empêchera la voiture de démarrer dès qu'il y a un gramme de trop. Après tout, la science a avancé grâce à des scientifiques déviants des paradigmes de la science "normale", laquelle science est faite d'observations, de lois et de théories établies et admises par la communauté scientifique à un moment donné de l'histoire, comme nous l'explique Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques (Kuhn, 1962). Et "on n'arrête pas le progrès", nous dit-on.

Dr Sidy TOUNKARA


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