"Mémoires" d'un Président : quand l'Histoire taquine le Présent

Sidy Tounkara

A quelques jours du XVe Sommet de la Francophonie tenu à Dakar, le Président Abdou DIOUF a publié ses Mémoires aux éditions Seuil. Un ouvrage volumineux de 384 pages qui retrace sa vie publique au Sénégal. C'est aussi un ouvrage utile pour apprendre des pans de l'histoire politique du Sénégal. La publication de ce livre a provoqué un tollé dans le paysage politique sénégalais. Certains politiques ont même dit qu' "il y a des trous de mémoires" dans les Mémoires du Président DIOUF, en clair qu'il ne dit pas tout. Pourtant Président DIOUF nous (lecteurs) a avertis dès le début en nous servant cet adage wolof : "la sagesse recommande de ne pas dire tout ce que l'on sait" (p. 9). Et puis, non seulement il est impossible de retracer toute la vie de cet homme sur un support aussi restreint qu'un livre. "Quarante années de vie publique à restituer en quelques centaines de pages […]. J'en ai certainement oublié, qu'on me le pardonne." (p. 16-17). Ne pas tout dire est tout à fait compréhensible dans la mesure où c'est un ancien Chef d'Etat qui parle. Comme c'est l'auteur lui-même qui ne peut pas tout dire, moi non plus ! Je vais m'attarder sur quelques aspects du livre, qui me semblent pertinents au regard de la situation du Sénégal en particulier et de l'Afrique en général, pour montrer comment l'Histoire peut flirter avec le Présent en nous l'éclairant.
Mais, avec un style fluide, agréable à lire tout au long du livre, le Président DIOUF nous entame avec "Le retour au pays natal" après des années d'études à l'école nationale de la France d'outre-mer en 1960. A la lecture de ce titre de chapitre, on ne peut pas s'empêcher de penser à Aimé CESAIRE, l'un des pères de la Négritude, avec le Poète-Président Léopold Sédar SENGHOR et Léon-Gontran DAMAS. L'auteur nous plonge dans une réflexion philosophique profonde sur le destin et le hasard. Les philosophes y trouveront sûrement leur compte.
Quand le Poète-Président SENGHOR changeait la Constitution sénégalaise pour partir à temps au soir du 31 décembre 1980, le geste était révolutionnaire dans un contexte où ses homologues africains s'agrippaient au pouvoir. Et aujourd'hui encore, certains Chefs d'Etat africains changent leur Constitution pour rester au pouvoir et non pour partir ou pour améliorer le fonctionnement des institutions de leur pays. Par ce geste, SENGHOR a donné une leçon à ses pairs d'hier et d'aujourd'hui. Cette leçon semble sur le point de se réitérer avec le projet de révision de la Constitution sénégalaise pour diminuer le mandat présidentiel de 7 à 5 ans, avec effet rétroactif.
C'est dans ces conditions préparées et maîtrisées que le Premier Ministre Abdou DIOUF devient le Président de la République du Sénégal le 1er janvier 1981 grâce à l'article 35 de la Constitution modifiée et à la suite de la démission de SENGHOR. Ainsi, même si l'auteur parle de "La marche vers la présidence de la République (1978-1980)" (pp. 177-202), je pense qu'il n'y a pas eu de marche de sa part, au sens où Maître Abdoulaye WADE est arrivé au pouvoir en 2000. Le Président DIOUF était déjà dans le pouvoir avant d'accéder à la magistrature suprême. Je parlerais plutôt de la marche de la présidence vers Abdou DIOUF, que le contraire. De ce point de vue, il diffère avec WADE et SALL.
Il faut le reconnaître. Les Présidents WADE et SALL ont accédé au pouvoir par des élections libres, transparentes et démocratiques. Ils se sont soumis au suffrage universel direct dans les urnes. On sait comment le Président DIOUF a accédé au pouvoir. On sait aussi comment le Président SALL y est arrivé. Là aussi l'histoire politique du Sénégal racontée dans Mémoires peut nous éclairer. Après les élections du 27 février 1983, l'entourage proche du Président DIOUF lui convainc de supprimer le poste de Premier Ministre en lui faisant croire qu'il n'en a pas besoin et qu'il peut être à la fois Président et Chef du gouvernement, avec un schéma de distribution des postes politiques bâti sur des arrière-pensées machiavéliques. C'est ainsi que son Premier Ministre d'alors, Habib THIAM, se retrouve au poste de Président de l'Assemblée nationale avec un mandat de 5 ans. La lutte de pouvoir aboutit à la réduction de son mandat de 5 à 1 an. Il démissionne finalement (p 233). Quelques années plus tard, un autre Président de l'Assemblée nationale, Daouda SOW, subissait le même sort (p.276). Il s'est passé la même chose avec le Président SALL quand il était à la place de THIAM. La procédure est la même et anti-démocratique sauf que le motif est encore plus grave sous le gouvernement WADE. En effet, une convocation de son fils, Karim WADE, alors directeur général de l'Agence nationale pour l'organisation de la conférence islamique (ANOCI), sans l'aval du père-président en colère, pour explication de sa gestion devant les députés, représentants du peuple, a conduit au départ de SALL du Parti démocratique sénégalais (PDS) pour créer son propre parti politique. Comme Habib THIAM, Macky SALL a quitté non seulement la présidence de l'Assemblée nationale mais il a aussi lâché son poste de député sous les couleurs du PDS. Il faut saluer le courage politique de ces hommes ! Il faut dire que aussi que si le Président DIOUF dit n'avoir pas été à l'origine de ce putsch à l'Assemblée nationale ("je n'ai à aucun moment été informé" (p.233)), le Président WADE ne peut pas en dire autant.
Les premières mesures de DIOUF sont similaires à celles du Président Macky SALL : un gouvernement réduit (27 Ministres pour DIOUF et 25 pour SALL même si plus tard le second n'a pas maintenu ce nombre), "la réduction du parc automobile de l'Etat et du nombre de représentations diplomatiques, sans compter la mise en place d'un dispositif législatif pour lutter contre la corruption et l'enrichissement illicite." (p.209). Après son élection au soir du 25 mars 2012, le Président SALL, toutes ces mesures sont matérialisées par la rationalisation de la carte diplomatique du Sénégal, une gestion vertueuse et sobre de l'Etat, par la réactivation de la Cour de répression de l'enrichissement illicite (CREI) et la création de l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC). A ce titre, il faut dire que l'OFNAC est doté d'une autonomie financière, d'un pouvoir d'auto-saisine, d'un pouvoir de transmettre directement les dossiers au Procureur de la République sans l'intermédiaire de l'exécutif, de recevoir les déclarations de patrimoine et des plaintes déposées par de simples citoyens, etc. Quant à la CREI, il faut dire que c'est elle qui vaut des ennuis judiciaires à certaines personnalités politiques du Sénégal aujourd'hui dont la plus célèbre est le fils de l'ancien Président, WADE. Ceci dit, il est plus juste de souligner aussi que le contexte où DIOUF avait pris ces mesures était très marqué par les Politiques d'ajustement structurel imposées par le Consensus de Washington à partir des années 80 alors que celui du Président SALL porte le sceau de la demande sociale. Il avait prévu ces actions dans son programme politique de 2012. Ce qui n'était pas le cas pour DIOUF.
Concernant la diplomatie sénégalaise, le Président DIOUF est revenu sur les succès rencontrés par le Sénégal quand il était aux affaires. Il me semble aujourd'hui que tout le monde est d'accord que le Président SALL a, lui aussi, redorer le blason de la diplomatie sénégalaise. En témoigne le rôle joué par le Sénégal à l'échelle africaine et internationale. Son implication dans la facilitation du processus de transition au Burkina Faso et l'attribution du "Prix pour la paix et le dialogue entre les peuples" au Président SALL, le premier Chef d'Etat africain à recevoir ce prix, en Allemagne, à Dresde le 30 janvier 2015, sont des preuves manifestes parmi tant d'autres. Encore, un autre signe des temps, le Président SALL n'est pas, cette fois-ci, accueilli par des manifestations d'étudiants solidaires de leurs homologues sénégalais, avec à leur tête un certain Daniel COHN-BENDIT, ancien député européen, pour réclamer plus de liberté et de démocratie comme cela était le cas quand le Poète-Président SENGHOR visitait l'Allemagne en recevant le "Prix de la paix de l'Association des libraires allemands" à Francfort le 30 septembre 1968. Il était aussi le premier Africain à recevoir ce prix (pp. 120-122) !
Ces Prix pour la paix servent à magnifier la cohabitation paisible qui existe au Sénégal entre les communautés musulmane et chrétienne depuis fort longtemps. En effet, le Président DIOUF nous raconte comment le premier Président du Sénégal indépendant est devenu Chef de l'Etat dans une Nation à plus 95% musulmane (pp. 300-304). En dépit de la laïcité constitutionnelle, le pouvoir politique (temporel) et le pouvoir religieux (spirituel) ont toujours entretenu des liens étroits et très respectueux. Au sein de la sphère religieuse, toutes les confessions ont toujours bénéficié d'un égal traitement de la part du pouvoir politique. Cependant, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le soutien des dignitaires religieux peut être d'un apport de taille à un candidat à l'élection présidentielle même si le "ndigueul" (consigne de vote) s'affaiblit progressivement sur le terrain politique.
C'est cette culture de tolérance et de paix socioreligieuse qui explique en partie pourquoi le Président SALL a manifesté le 11 janvier 2015 à Paris aux côtés de ses homologues pour dénoncer et condamner l'attentat commis au nom de l'Islam et contre le journal satirique Charlie Hebdo, le 07 janvier 2015. Il s'agit pour lui de montrer que l'Islam est compatible avec les valeurs démocratiques modernes dans le respect de la personne humaine c'est-à-dire concilier la liberté d'expression et le respect de la foi de tout un chacun pour garantir la paix et la stabilité sociale. C'est pourquoi, juste après la "marche du siècle" de Paris, suite à la reproduction des caricatures du Prophète de l'Islam (PSL), il a pris un décret interdisant l'entrée de Charlie Hebdo et tous les journaux qui ont reproduit sa une. L'histoire n'est jamais loin. L'auteur de Mémoires, le Président DIOUF en l'occurrence, fut aussi confronté à ce genre de situation même si les faits sont d'une nature différente. En effet, il a demandé, sans décret, aux libraires de ne pas introduire le livre de Salmon RUSHDIE, Les versets sataniques, et le film de Martin SCORSESE, La Dernière Tentation du Christ (p. 361), uniquement dans le but de ne pas froisser les communautés musulmane et chrétienne quand on sait que le film a provoqué la colère des Chrétiens aux Etats-Unis, dit-il.
Sur le plan géopolitique, c'est le 31 juillet 1981 que des rebelles dirigés par Kukoy Samba SAGNA ont perpétré un coup d'Etat militaire contre le régime du Président Daouda DIAWARA de la Gambie. L'auteur retrace les péripéties (pp. 212-217). Le Président DIOUF a envoyé l'armée sénégalaise pour chasser les rebelles et rétablir DIAWARA dans ses droits. Les leaders politiques ont réagi. Anti-impérialiste qu'il était, le Président du Conseil après l'indépendance du Sénégal, Mamadou DIA était contre et demanda à DIOUF de rappeler les troupes. Quant au Président WADE, il joue un double jeu. En public, l'auteur rapporte qu'il avait dit : "Mais Abdou DIOUF a tort, ce n'est pas possible, on ne peut pas envahir un pays souverain, c'est inacceptable." mais en audience avec le Président DIOUF, ce même WADE lui aurait dit : "Si j'étais à ta place, j'aurai fait la même chose, vraiment j'aurais agi comme tu l'as fait. Cependant, si tu répètes ce que je viens de te dire, je démentirai." (p.215). Quelle grandeur ! Quel machiavélisme politique ! Cela en dit long sur le personnage de l'homme ou plutôt de l'animal politique quand on voit comment il se comporte aujourd'hui pour faire libérer son fils des mains de la justice sénégalaise.
Ainsi, l'instigateur du putsch contre le Président DIAWARA et qui s'était montré virulent contre le régime du Président JAMMEH fut expulsé du Sénégal par le gouvernement SALL vers le Mali où il meurt en juin 2013. Comme si l'histoire se répétait. Le 30 décembre 2014, le Président JAMMEH essuie un coup d'Etat militaire avorté. Signe des temps, même si le Président SALL, à l'instar du Président DIOUF, n'a pas envoyé l'armée sénégalaise pour sauver le pouvoir de JAMMEH, suite aux propos de l'opposant gambien, Cheikh Sidya BAYO, en exil politique au pays de la Téranga, revendiquant le putsch contre Banjul, il a finalement procédé à son expulsion en France. Ainsi, il lui épargnait une mort certaine en Gambie. Il faut dire qu'à ce sujet, les Etats-Unis ont inculpé 3 personnes qui seraient impliquées dans ce putsch manqué. Etant légalistes, au moins dans les discours, ni les Etats-Unis ni le Sénégal ne pouvaient faire autrement à l'égard de Banjul.
De plus, il ne faut pas perdre de vue le caractère hautement géopolitique et sensible des relations entre le Sénégal et la Gambie. Quand le Président DIOUF a sauvé le pouvoir du Président DIAWARA, ce dernier, très reconnaissant, est allé jusqu'à lui proposer de créer la Confédération de la Sénégambie. Aujourd'hui, on peut dire que l'idée était révolutionnaire sur le plan de l'intégration africaine. D'un mal, il aurait pu naître un bon. Mais le Président DIOUF a pigé "que l'empressement du président DIAWARA à créer une Confédération sénégambienne avait pour unique but d'obtenir la protection des forces armées sénégalaises." (p.217). En effet, "toutes les questions liées à l'intégration des deux armées étaient très importantes pour le Président DIAWARA. Il voulait que les Sénégalais restent là pour le protéger. En revanche, sur le volet de l'intégration économique et monétaire, nous faisions du sur-place. Les Gambiens avaient la même attitude peu coopérative sur le plan des transports. En particulier, ils trouvaient tous les prétextes pour ne pas réaliser le pont sur le fleuve Gambie, préférant la traversée du fleuve par le bac à péage." (p.217). C'est valable encore pour aujourd'hui. Tant que les Chefs d'Etat africains ne se résolvent pas carrément à la concrétisation de l'intégration africaine, il y aura toujours du "sur-place".
Il faut dire à ce niveau que cette attitude des Gambiens est tout à fait compréhensible ; elle n'est pas condamnable. Autant, ils ont intérêt à ce que le bac à péage reste, autant les Sénégalais ont intérêt à construire un pont sur le fleuve Gambie pour mieux désenclaver la Casamance. Donc, il faut négocier. C'est de la diplomatie économique. Mais ce qui est regrettable et condamnable, c'est de faire croire que la Gambie est convaincue par la nécessité de créer une Confédération alors qu'elle n'est intéressée, en réalité, que par la protection militaire que peut lui procurer le Sénégal. Il y aurait pu avoir un consensus s'il y avait franc jeu de la part du Président DIAWARA. Ce qui est aussi regrettable, c'est le fait de voir se perpétuer cette attitude peu coopérative de la Gambie sur la question du pont sur le fleuve du même nom. Le gouvernement du Président SALL avait finalement réussi à avoir un accord sur ce projet de pont. Mais, avec la tentative de coup d'Etat manqué du 30 décembre 2014, le gouvernement de JAMMEH s'est braqué contre la construction du pont en évoquant des motifs de sécurité.
C'est au nom de cette même sécurité et stabilité que le Sénégal est très prudent vis-à-vis de son voisin situé de manière particulière sur le plan géographique. En effet, j'ai l'habitude de dire que la Gambie est une langue dans la bouche du Sénégal, le tout étant une tête humaine dont le nez et la bouche sont respectivement Dakar et Banjul. Donc, si la langue souffre, la bouche le sent et la tête aussi. D'ailleurs, le Président DIOUF nous dit que "c'est au sortir des événements de Gambie, après son [armée] eut chassé les rebelles qui avaient renversé DIAWARA, que débutèrent en Casamance, dans le sud du Sénégal, les premières manifestations insurrectionnelles, plus précisément le 26 décembre 1982." (p.217). Quelle ironie ! C'est pourtant pour anticiper les éventuels débordements d'insécurité et d'instabilité sur la Casamance que le Président DIOUF a envoyé les troupes sénégalaises. Comme on dit : "gouverner, c'est prévoir". Mais, est-ce qu'on peut tout prévoir ? La preuve, il y a quand même eu de l'instabilité au Sud du Sénégal. Après le coup d'Etat manqué du 30 décembre 2014 et l'expulsion de l'opposant gambien, Cheikh Sidya BAYO, certains droits-de-l'hommistes ont critiqué le Sénégal en oubliant qu'il y a des enjeux géostratégiques à considérer.
Pour finir, on vante les mérites du Sénégal pour n'avoir pas connu de coup d'Etat militaire. Je pense qu'il faut rendre hommage au Président SENGHOR pour sa sagesse et au Président DIOUF pour son habilité ("j'ai une pensée reconnaissante pour une dame, un haut magistrat du Sénégal, qui à un moment donné m'a aidé à déjouer ce qui aurait pu nous priver de notre exception." (p. 269). Car, à des moments de l'histoire du Sénégal, l'armée s'est bien immiscé dans la conduite des affaires politiques sous SENGHOR dans le contexte des événements de 1968 (pp. 122-123) et même fomenter un coup d'Etat contre DIOUF (pp. 269-273). Que le Ciel en soit remercié ! Que Dieu bénisse toujours le Sénégal et l'Afrique !

Sidy TOUNKARA


Imprimer cet article