CHEIKH ANTA DIOP : TOUTE UNE VIE AU SERVICE DE L'HOMME NOIR

Papa Fary SEYE

07 février 1986, 07 février 2014. Voila déjà 28 ans depuis que le professeur Cheikh Anta Diop sevrait le monde entier de son savoir pluridisciplinaire au service de la renaissance africaine. Au regard de la situation actuelle de notre continent, partagé entre conflits et instabilité politique EN centre Afrique, au Mali, au Soudan… il apparait que ses idées n'ont pas encore fait l'effet escomptés au prés des générations actuelles.

I/ Cheikh Anta Diop : l'Africain qui dérange le sommeil des Européens
La démarche du Professeur Cheikh Anta Diop est scientifique, contrairement à ses pairs tels que Senghor et Césaire. En effet, pour déconstruire des contre-vérités concoctées de toute pièce par des impérialistes, il fallait "s'armer de sciences jusqu'aux dents". L'intellectuel africain qui a osé défier l'intelligentsia européenne durant la période coloniale était différent de ses contemporains africains qui pensaient pouvoir émanciper la race noire par le biais de la littérature et de la poésie plus de lamentation ou de conspiration. Si Cheikh Anta a pu marquer la rupture dans le discours à l'égard Blanc, c'est parce que, très tôt, il a pu bénéficier d'un environnent favorable qui déteindrait sur sa personnalité ainsi que sur ses écrits. Né et grandit dans le Baol, descendant de Lat Dior Diop et membre de la famille de Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Anta Diop a eu à faire l'école coranique à keur Gou Mack (Medinatoul) auprès du marabout de Diourbel. A bas âge donc, il est presue débarrassé de tout complexe d'infériorité, de subordination, d'injustice, d'inégalité d'où son refus plus tard de toute idée de supériorité de l'homme Blanc sur l'homme Noir. Il refusera toute forme de domination de l'homme Noir fondée sur la base de théories fallacieuses concoctées de toutes pièces par des impérialistes avides de richesses pour faire face aux exigences d'une industrie en pleine expansion.
Il n' y a pas de doute que Cheikh Anta a été un ennemi pour l'entreprise coloniale qui était accompagnée à l'époque par des intellectuels véreux qui ont théorisé la mission civilisatrice et religieuses dont était investie les Européens à l'égard des Africains. Pour cela, il fallait gommer toute trace de civilisation qu'aurait pu développer l'homme noir, dans le passé. Il fallait le presenter comme un barbare et l'Afrique comme un continent en marge du processus historique. C'est dans ce cadre que Denise Paulme écrit : "Terre de désert, de jungle et de fièvres, l'Afrique était habitée par des peuples que l'on décrivit plongés dans une sauvagerie immuable, véritable bétail humain". Le philosophe allemand Hegel abonde dans le même sens : "Le nègre représente l'homme inférieur dans toute sa barbarie et son absence de discipline." Il poursuit en ces termes "L'Afrique est un monde ahistorique, non développé, entièrement prisonnier de l'esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l'histoire universelle".
La falsification de l'histoire est d'autant plus aiguë que les Africains sont restés poreux à toutes les agressions culturelles extérieures. David Hume n'a pas hésité quand il écrit : "Je suspecte les Nègres et en général les autres espèces humaines d'être naturellement inférieures à la race blanche. Il n'y a jamais eu de nation civilisée d'une autre couleur que la race blanche, ni d'individu illustre par ses actions ou par sa capacité de réflexion…".
Pluridisciplinaire, Cheikh Anta, un contre tous, se lança dans la restauration de la conscience historique africaine en usant de la science contrairement aux Européens qui faisaient de l'idéologie. Il parvient à rétablir la vérité historique qui est que l'Afrique est le berceau de la civilisation. Au moment où le Négre était en pleine civilisation, le Blanc lui, vivait dans les grottes et se couvrait de peau de bêtes. Plus tard, les Grecs traverseront la Méditerranée pour venir en Afrique, précisément en Egypte pour apprendre la science et la philosophie au prés des prêtres négro-égyptiens. Sa connaissance des traditions et des langues africaines surtout ceux subsaharien ont permis au savant d'arriver à la conclusion selon laquelle "l'Afrique éclaire l'Egypte et l'Egypte éclaire l'Afrique". Aucune des tradition gréco-romaine ne permet de comprendre plus profondément la pensée religieuse/philosophique égyptienne.
II/ L'importance de l'histoire dans le combat de Cheikh Anta
Un peuple qui ignore son passé est sans identité. Pour Cheikh Anta "il est nécessaire pour un peuple de connaitre son histoire et de sauvegarder sa culture nationale. Si celles-ci n'ont pas encore été étudiées, c'est un devoir de le faire. Il ne s'agit pas de créer de toute pièce, une histoire plus belle que celle des autres, (…) mais de partir de cette idée évidente que chaque peuple a une histoire. Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c'est de connaitre ses origines, qu'elles qu'elle soit". Convaincu qu'il n'y a aucun peuple sans histoire ni d'histoire sans peuple, Cheikh comprit que l'entreprise coloniale ne reposait que sur des bases idéologiques. Car l'Afrique ne pouvait être ahistorique, tant qu'il est vrai d'après le professeur Babacar SALL que les Africains, comme tout autre peuple, ont développé des phases et façons, des voies et moyens pour assurer leurs productions et reproductions sociales au fil des ans. C'est cela leur "histoire en soi". C'est en faisant "l'histoire pour soi", en voulant connaître le passé de l'homme Noir que Cheikh Anta est tombé sur l'Egypte ancienne reconnu comme étant le berceau de la civilisation. Alors, les Egyptologues européens voulurent rattacher l'Egypte et sa civilisation en Europe ou en Asie, c'est-à-dire lui trouver hors de l'Afrique. Par une démarche scientifique et non idéologique, Cheikh Anta est parvenu à restaurer la vérité historique. Mais, la cécité intellectuelle empêche jusqu'aujourd'hui certains intellectuels négres à accepter cette vérité démontrée par un faisceau de faits. Ils estiment encore que l'Afrique n'a pas sa place dans le dialogue des cultures, si ce n'est d'emprunter à l'autre sa vision de monde, sa voie de développement, sa langue, sa manière d'exister. Alors une véritable crise identitaire secoue notre jeunesse, la fragilise et la maintient dans un statut de "sujet", de dépendant culturel.
III/ Cheikh Anta DIOP un modèle pour une intelligentsia africaine en perte de valeurs
Cheikh Anta était un intellectuel de très haut niveau. Il a fait l'ecole et l'université française. Malgré tout cela, il n'a jamais perdu ses repères. Il était épris de valeurs traditionnelles très fortes. El Hadji Abdou Moutalib SENE qui connut l'homme en 1943 et partagea avec lui 43 bonnes années, raconte dans un article publié dans Afrique Histoire n°12 paru en 1987 : "En classe de terminale, Cheikh Anta n'était pas encore affranchi de certaines servitudes domestiques. En effet, il se levait de très bonne heure et balayait la cour de la concession occupée par ses parents, avant d'aller chercher de l'eau à la borne fontaine pour les besoins ménagers de maman Maguette Diop. Ce devoir filial rempli, il me rejoignait toujours dans ma chambre (nous habitions la même maison), puis se replongeait toute la matinée dans les livres, à moins qu'il n'aille auparavant prendre le pilon pour le mil."
Cheikh Anta a un homme engagé, utile pour sa société et pour son peuple. Durant les vacances scolaires de 1950 (il était étudiant en France), il mena au Sénégal une campagne de sensibilisation sur le reboisement pour aller au-devant d'une sécheresse qui se profilait à l'horizon. Un exemple dans la persévérance et dans la modestie. Il avait très tôt compris son rôle dans la société. Toutes ses thèses, toutes ses communications, ses conférences, ses actions, bref sa lutte avait un seul objectif : libérer toute une race, tout un peuple victime de préjugés défavorables, victime du complexe d'infériorité, de subordination, de sous-estime de soi, de dépendance ; réstaurer la conscience historique qui sou tend l'unité culturelle africaine car constituant le ciment qui unit tous les Africains.
Autre valeur de l'homme, la générosité et la convivialité. M. SENE raconte : "Je l'accompagnai un jour à Saint Louis où il devait tenir une conférence sur les langues nationales. Parti donc de Dakar à 6 h du matin dans une vieille Simca-Aronde qu'il pilotait lui-même, nous arrivâmes dans l'ancienne capitale vers 8 h du soir, c'est-a-dire après 14 heures de parcours. La route Dakar/Saint-Louis n'était pa s encore goudronnée, mais là ne résidait pas la raison de notre retard. Elle était dans l'amour viscéral et dans la générosité sans limite que Cheikh Anta Diop avait pour son peuple. Car à plusieurs reprises, au cours de cette randonnée, Cheikh prenait à bord des paysannes et paysans rencontrés en cours de route et marchant sous le soleil. Il leur demandait chaque fois leu destination et, qu'importe, par des pistes sinueuses, il allait les déposer dans leurs villages respectifs non sans leur avoir remis, au préalable, quelque argent pour les soulager".
Papa Fary SEYE, Professeur d'Histoire-Géographie, Ecrivain, Journaliste


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